Lettre ouverte aux Magrébin-e-s et descendant-e-s de France

 

        Aujourd’hui en France, des générations d’origines multiples se réunissent et clament ensemble le droit à l’égalité et à la reconnaissance du passé esclavagiste et colonial de la France. A juste titre, ils dénoncent la racialisation ou encore le privilège de l’impensé blanc. Face à ces deux concepts, femmes, hommes, musulman-e-s, chrétien-ne-s, noir-e-s, arabes s’accordent d’une seule voie pour mettre en exergue leurs conséquences. Je perçois cette mobilisation « intersectorielle » comme une bonne nouvelle pour la France.

Ce que je regrette par ailleurs, c’est à quel point les exigences du travail de mémoire vis-à-vis des uns peuvent être oubliées avec les autres…

Un autre modèle d’organisation peu connu sur fond de «race ».
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        S’il est peu de gens qui ignorent l’existence de la traite négrière occidentale, nombreux sont ceux qui n’ont pas conscience d’un autre système esclavagiste qui s’est étalé du 7ème au 20ème siècle : la traite dite « arabo-musulmane ». Bien que celle-ci se soit poursuivie bien après la traite occidentale faisant entre 15 et 17 millions de victimes, une véritable omerta règne jusqu’aujourd’hui.

        Dès le 8ème siècle, la présence d’esclaves est constante dans les chantiers de tout type d’activités dans les puissances arabo-musulmanes qui s’étendent de l’actuel Maghreb à la Turquie voire l’extrême Orient. Le motif de cette traite est donc principalement économique : satisfaire un fort besoin en main d’œuvre dans une région où elle se fait rare.

        Cette pratique qui précède la religion islamique n’est pas remise en cause par cette dernière. L’Islam apporte toutefois une contrainte : un esclave ne peut être musulman. Pour pouvoir faire perdurer ce système, les nouveaux fidèles tentent de mettre en esclavage des Européens blancs. Ceux-ci se défendant, les esclaves blancs sont trop peu nombreux. On va donc se tourner vers le Sud.

Peut-on parler de génocide ? esclave-femme-battue

        Les déporté-e-s mis en esclavage dans les pays sous domination arabe étaient enlevé-e-s principalement dans les populations au Sud du Sahara : cela regroupant aujourd’hui l’Afrique de l’Ouest (dont en particulier l’Empire du Mali, l’actuelle Mauritanie) jusqu’à la Corne de l’Afrique. Les esclaves de sexe mâle étaient émasculés ou castrés (les eunuques) afin qu’ils ne puissent avoir une vie intime. Cela explique pourquoi aujourd’hui il reste peu de noir-e-s établis de longue date dans les pays arabo-musulmans. D’abord, seulement un esclave sur 10 survivait à l’opération. Ensuite, une fois opérés, ils perdaient leur capacité de reproduction. Les femmes de leur côté servaient également d’esclaves et souvent d’esclaves sexuelles. Mais lorsqu’elles tombaient enceintes, elles étaient battues de manière à perdre le bébé. C’est aussi pour cela que certains spécialistes parlent de génocide.

De l’esclavage au racismenegre-singe

        Les populations d’Afrique subsaharienne étant pour une grande partie musulmanes, il n’est donc pas admis de les réduire en esclavage. Pour justifier leur asservissement, on va construire un racisme basé sur l’apparence des Subsahariens similaire au concept de race nègre utilisé plus tard par Buffon ou Voltaire entre autres. Bien en amont des théories occidentales de la hiérarchie des races, les noir-e-s vont être présenté-e-s comme inférieur-e-s, proches de l’animal, maléfiques et prédisposés à l’esclavage pour le service des Arabes, bien supérieurs, bien plus beaux, bien plus nobles. Cette théorie infériorisante va s’inscrire dans l’imaginaire collectif des sociétés arabo-musulmanes et notamment dans les familles de pouvoir. Dès lors, les échanges afro-arabes seront biaisés par cette entreprise esclavagiste durant près de 1400 ans.

Un système aboli aux conséquences bien actuelles
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        Les stigmates de ce système officiellement révolu depuis l’année des accords d’Evian 1962 (d’après les Nations Unies) sont encore très concrets dans les sociétés arabo-musulmanes et berbères d’Afrique du Nord notamment. (Je ne parle pas de la Péninsule arabique où la poursuite de traitements qui s’apparentent à l’esclavage est un secret pour peu de personne). En Algérie notamment, une hiérarchisation des habitants perdure encore dans les coutumes de la Kabylie. Au bas de l’échelle se trouvent ceux qu’on appelle « akhlan » (« akli » au singulier). Je vous le donne en 1000, ce terme désigne les noir-e-s.

        C’est ainsi qu’aujourd’hui :

_Lors de voyages parmi une des nombreuses destinations touristiques qu’offrent le Maghreb, on peut aisément surprendre des propos au détour d’une conversation avec/entre des locaux de type : « t’aurais vu cette ke3la ! Noire comme le café, laide comme un singe ! Hahaha quelle créature ! Derka ! (mdr) ».

_Il faut écouter le témoignage d’un Subsaharien installé le temps de ses études à Marrakech. Il pourra vous raconter comment « Il arrive régulièrement qu’on me crache dessus quand je traverse les couloirs de la fac à côté d’une camarade de promo locale. Et quand je suis seul, on me traite de serviteur, d’esclave. On m’incombe de retourner parmi mes semblables».

_Une immigrée algérienne ou mieux ! Une enfant d’immigrés, même enfant d’enfant d’immigrés visiblement élevée dans une famille ayant su transmettre génération après génération cette traditionnelle aversion pour les noir-e-s en train de dire à son amie noire « Masha Allah, qu’est-ce que t’es belle pour une noire ! Je te jure en générale vous avez des gros traits (hein ?), mais toi t’as les traits fins ! On dirait pas une noire en fait ! Masha Allah ! »

_Il y a cette femme d’origine algérienne qui raconte ses vacances en terre natale à Alger où elle surprend la nuit tombée une vague silhouette gisant à quelques dizaines de mètres au sol sur le rebord de la voie de tram : « Maman c’est quoi par terre là-bas ? », « Ho rien laisse, c’est juste un migrant africain écrasé par le tram. », « Mais Maman, il faut faire quelque chose ! Pourquoi personne ne l’a secouru ?! », « Ho tu sais, ça arrive si souvent, on est habitué, on a autre chose à faire que secourir ces migrants qui ne veulent pas travailler et préfère mendier et se faire écraser par le tram ! Allé viens, rentrons à la maison. »… Apparemment ces accidents fréquents ne sont suivis par l’arrivée des secours que dans certains cas et au bout de 3-4 heures m’a-t-elle dit. Un tel détachement d’humanité à l’égard des êtres humains dès lors qu’ils ont la peau noire est impressionnant non ?

_Cette même femme qui adore son pays m’a livré avec honnêteté cette rencontre avec cet « esclave » (c’est littéralement comme cela qu’on l’a présenté) qui lui  a été donné de rencontrer au hasard d’une visiter dans une somptueuse demeure, il y a moins de 10 ans…

_Sans quitter la France, ici mêmes des exemples de ce racisme ancré qui traverse le temps et l’espace existent à la pelle. L’émergence du concept de « beurette à khel » en est un qui mêle admirablement négrophobie et sexisme. Il désigne les jeunes femmes issues de l’immigration maghrébine qui ont le malheur de fréquenter des jeunes hommes noirs. La sentence est sans appel pour celles qui sont découvertes (car souvent elles cachent leur relation). Parfois même, ça finit dans les pages des « faits divers » type : « jeune homme noir poignardé par un Maghrébin parce qu’il sortait avec sa sœur/cousine… »

Liste non-exhaustive de termes utilisés pour désigner les noirs :

«Khel » couleur noire (utilisé au Maroc et en France notamment pour désigner les noirs mais cela à une connotation négative), « kahlouch » pareil mais en Algérie (péjoratif aussi), « akli » (cf ci-avant), « haratine » descendant d’esclave (en Mauritanie et au Maroc), « zanj » pour désigner les noir-e-s de manière plus méprisante encore que khel, « abid » (d’abord synonyme d’esclave puis de noir), « cafre » dérivé de kafir (mécréant) est utilisé pour les noir-e-s pour ajouter une connotation impure… Autant de termes tout aussi péjoratifs que banals.

       Ecrire cet article ne représente pas pour moi l’exutoire d’une haine que je cultiverai comme on a pu m’accuser de le faire lorsque j’ai abordé ce sujet. Il s’agit de me réapproprier un phénomène que j’ai vécu et vis au quotidien et dont beaucoup ont souffert et souffrent : l’aversion viscérale des arabes pour les noir-e-s. Ceux qui connaissent mieux que moi ce que je veux dénoncer et se taisent, cautionnent. Ceux qui dénient sont coupables de leur prétendue ignorance naïve. Il s’agit d’un racisme vestige d’un système aussi condamnable que celui de l’esclavage triangulaire.

Au fond, cet article doit être compris comme un appel aux descendants de Maghrébin-e-s à briser l’omerta.

Sources :

Scientifiques : Le génocide voilé, Tidiane NDIAYE – Mémoire et esclavage, Salah TRABELSI – Exposer les voix d’esclaves : une mémoire confisquée, Ibrahima THIOUB –

Presse : Le Soir d’Algérie, forums Algérois, bladi.info, routard.com, Slate, MarocHebdo, La Parisien, Rue89.

Témoignages : 10 personnes victimes ou témoins m’ont rapportée leurs expériences personnelles me transmettant certaines anecdotes et enrichissant mes connaissances en histoire.