Si vous étiez face à des incivilités flagrantes, des insultes, des coups, des comportements inappropriés… tout ça en pleine rue, auriez-vous la force et le courage d’intervenir, de faire face ? C’est de ce constat que part la chaîne YouTube belge Would You React qui fabrique des mises en scène (en caméra cachée) pour observer les réactions de chacun et surtout promouvoir des valeurs d’entraide. On appelle cela une expérience sociale. Jonathan son créateur et principal acteur depuis 4 ans, a gentiment accepté de prendre un peu de son temps pour répondre à nos questions.

« Notre chaîne rassemble et les gens ne se sentent plus seuls à vouloir bien faire. »

Comment l’idée d’utiliser YouTube pour façonner des expériences sociales est née et quel était l’objectif ?

Déjà, il faut savoir qu’il y a quatre ans, YouTube était très différent. La monétisation n’existait pas. Notre but était simplement de sensibiliser nos amis proches, on ne pensait pas se lancer dans une telle aventure. On s’est adapté au fil des évolutions de Youtube et des premières expériences sociales. Une fois la dixième vidéo bouclée (notre contrat tacite de départ), on s’est adressé à nos 6000 abonnés pour leur demander comment il voyait la suite. C’était unanime, on devait continuer !

Personnellement, j’ai fait des études de communication et plus précisément sur la façon de transmettre un message via l’image. C’est un concept qui m’a toujours intéressé et j’ai donc joins l’utile à l’agréable en créant cette chaîne YouTube.

De quelle manière les sujets traités sont-ils trouvés ? A partir de quel moment, on envisage qu’un thème peut faire l’objet d’une vidéo ? Enfin, y a-t-il toujours un message derrière, l’intérêt est-il de véhiculer des valeurs positives et de sensibiliser le public qui vous regarde ?

Depuis un an, dès que j’ai une idée qui me passe par la tête, j’en prends note. J’ai une liste de 100 thèmes (dorénavant 99 puisque nous venons d’en tourner un). C’est surtout grâce à l’observation et la lecture au quotidien que je suis autant inspiré. En réalité, avec tout ce qui se passe actuellement, ce n’est pas un nombre très important. Mon ambition est de « rénover » internet en proposant des sujets originaux. Par exemple, nous allons bientôt mettre sur la chaîne un sujet sur le « putaclic » (néologisme péjoratif désignant un contenu Web qui vise à attirer le maximum de passages d’internautes afin de générer des revenus publicitaires en ligne, source wikipédia) transposé dans la vie réelle. Le choix des sujets se fait aussi en fonction de l’actualité et de ce que les jeunes aiment. Evidemment, la base et l’intérêt de Would You React reste le message que l’on désire transmettre.

On remarque que vous vous emparez des enjeux de notre société avec des vidéos chocs sur le viol ou encore l’importance de la cigarette au quotidien. Dernièrement, vous avez réalisé deux scénarios sur le harcèlement et la drague de rue, il est vrai que la frontière entre les deux peut être mince : est-ce ce que vous vouliez démontrer ? A la fin de vos vidéos, un/une spécialiste du comportement apporte des conseils concrets et analyse les réactions de chaque passant. Cela nous permet, en tant que spectateur, d’avoir des clés pour pouvoir réagir lors d’une même situation. Du coup, on a l’impression que votre chaîne est un immense manuel de conduite : est-ce toujours dans cet esprit « d’éduquer » le public qui vous suit et notamment les plus jeunes ?

Oui, on essaye au maximum de s’emparer des faits qui concernent le plus grand nombre et d’être dans l’air du temps. Une chaîne comme la nôtre se doit de parler de ces sujets incontournables. Ainsi, le harcèlement et la drague de rue, on ne l’aurait sans doute pas produit il y a un an et on ne l’abordera sûrement plus dans un an, mais aujourd’hui c’était indispensable. On pense pouvoir apporter notre pierre à l’édifice en ce moment même, donc on le fait. Je pense effectivement que ça peut éduquer une partie (tout du moins) de notre jeune public et ça ne me gène pas d’être considéré comme le grand frère d’internet qui aide à mieux se comporter.

Quand on a crée la chaîne, on pensait uniquement dire aux gens qu’il fallait défendre, s’opposer etc. Tout au long du projet, on s’est rendu compte qu’il n’y avait pas qu’une seule manière de réagir, mais plusieurs. Aujourd’hui, on en a trouvé cinq : s’opposer de manière physique, téléphoner à la police ou aux secours (très important), filmer la scène pour transmettre aux autorités compétentes ou à la victime, attirer l’attention sur ce qui est en train de se passer en appelant les gens autour et, pour finir, aider la victime.

Il y a aussi des exceptions comme lorsque la réponse physique peut entrer en jeu (cf arrachage de sac ou pickpockets), on se pose légitimement la question de savoir si on est en capacité de réagir sans gros danger pour notre sécurité. Avec votre expérience sur le terrain, pensez-vous que ce sont des facteurs qui empêchent une majorité de personnes à réagir ? 

Cela fait partie des éléments qui nous bloquent, nous paralysent. Il y a la peur, la surprise (…) aussi. C’est comme tout, il faut s’entraîner pour que le jour où on se retrouve confronté à une telle situation, on est les armes pour se dresser contre (que ce soit un simple réflexe, une habitude pour notre corps). J’encourage tout le monde à se préparer sur tous les cas qui peuvent se produire, c’est un peu notre devoir en tant que citoyen. Quand je regarde une vidéo sur YouTube, je me mets toujours à la place des gens pour me demander comment je réagirais moi-même. Je me force également à avoir un temps d’analyse pour prendre en compte l’environnement dans son ensemble et c’est seulement ensuite que je peux intervenir.

Parfois, ce sont des gens auxquels on ne s’attend pas qui protègent et soutiennent la victime. L’exemple le plus flagrant, c’est celui des agressions dans le métro… ce sont uniquement des femmes qui apportent leur soutien ! Pourquoi ? Est-ce qu’il y a cette notion de « spectacle » (regard des autres) qui peut être plus difficile à outrepasser pour certains ?

Les psychologues nous disent que l’on réagit (inconsciemment) aux situations que nous sentons proches de nous. C’est pourquoi les femmes ont plus tendance à lutter contre ces agressions puisque certaines ont été confrontées à ce problème. Tout est lié à notre propre vécu et chacun va se conduire en fonction ! On va alors se sentir plus ou moins concerné par un thème.
Nos vidéos vont servir à sensibiliser le public sur des thèmes très divers même ceux qui ne nous touchent pas personnellement. Nous trouvons indispensable de ne pas enfermer les gens dans des catégories et on favorise la réaction commune et forte. J’ai souvent cette anecdote qui revient : « vous êtes fou d’être intervenu »… Ce à quoi je réponds : « imaginez que c’est quelqu’un que vous connaissez, que vous chérissez… Vous aimeriez bien qu’une personne s’interpose, alors ici, c’est la même chose » !

Vous le précisez à de très nombreuses reprises à la fin de vos vidéos, vous n’êtes pas là pour faire la morale et vous demandez à vos abonnés de ne pas critiquer le comportement des personnes filmées. Votre rôle est uniquement de relever les réactions. A ce propos, il vous est arrivé d’interroger les individus qui sont restés muets face à l’expérience sociale. C’est intéressant, car on connaît les raisons de cette non-intervention, le referez-vous ?

On ne dénonce jamais la réaction individuelle d’une personne, mais on pointe du doigt un comportement dans sa globalité (matérialiser par un carré rouge dans les vidéos). Exemple, le fait de regarder et de continuer son chemin comme si nous n’avions rien vu ou encore rester en simple spectateur sans jamais intervenir… De ce fait, la plupart du temps, les personnes sont floutées.
Honnêtement, c’est très difficile d’interroger les gens qui n’ont pas pris en compte la situation parce qu’ils se sentent coupables et ont l’impression de s’être fait piéger. Pire, d’être le porte parole de ceux qui ne réagissent pas.

Au final, quel est le bilan que vous tirez de ces 4 premières années d’expériences sociales et de votre soixantaine de vidéos ? Les belges sont-ils des citoyens alertes et vous, est-ce que votre regard sur la société actuelle a changé ?

C’est très dur de parler de bilan, car je ne sais pas si on a réussi à changer et influencer certaine mentalité dans la durée. On espère, mais c’est très difficile de percevoir les choses. Par contre, je note que les gens sont bons et veulent bien réagir, ça c’est une certitude. Avant la création de la chaîne, les gens ripostaient avec de bonnes intentions, mais chacun de leur côté. Maintenant que ces derniers voient sur internet qu’on est 600k à se battre contre les injustices, ils se sentent importants et légitimes. Notre chaîne rassemble et de ce fait, les gens ne se sentent plus seuls à vouloir bien faire. Quand ils sortent en société, ils veulent créer le bien et ça c’est cool.

Moi, ça n’a pas changé mon regard. J’ai toujours été très observateur, j’ai beaucoup de vécu et je pense avoir une vision de la société plutôt réaliste et en phase avec la réalité. Néanmoins, je suis quasiment sûr d’avoir gagné en empathie !