Une nuit en enfer à la Source, à Épinay-sur-Seine

Une nuit en enfer à la Source, à Épinay-sur-Seine

Samedi 17 avril, 3h du matin : “ C’est chaud! il y a le feu dans le bâtiment en face de la Baraka ! ”. 

Je consulte les stories snap et whatsapp de mes amis :  3h, 6h, 8h du matin, les pompiers sont encore sur le terrain. On les voit descendre en rappel ou casser des vitres du haut de l’échelle qui peine à atteindre le 7ème étage. Des habitants sont accrochés à leurs fenêtres…

Je reçois un nouveau message me demandant des nouvelles des sinistrés car il y a aussi des blessés. On me dit que le gymnase est à présent ouvert pour eux, ils sont restés toute la nuit dans le froid. Les échauffourées passent en boucle sur BFM mais là c’est la catastrophe et il n’y a personne.

Je prends des nouvelles auprès de Corinne Peter, la présidente de l’amicale des locataires “le bon vivre à la Source”, elle est réactive et disponible comme à son habitude et elle me répond qu’à 3h du matin c’était la folie. Certains étaient sortis de l’immeuble en feu sans chaussures, alors elle avait apporté de quoi les réchauffer avec des vêtements et surtout des chaussettes. D’autres habitantes avaient également descendu des couvertures.

Il est environ 2h30 du matin et un incendie se déclare entre le 9e et le 10e étage au 3 place Charles Munch. C’est un bâtiment de 18 étages et de 180 logements. Dans ce bâtiment où tout le monde se connaît, il y a des enfants de tous âges et des vieilles personnes avec assistance respiratoire qui y ont toujours habité. Il y a des chiens de plus de 10 ans comme des jeunots ; des nouveaux arrivants dans la cité aussi et certains ont même vécu un an auparavant, un incendie qui les avait fait déplacer dans ce bâtiment.

Romuald raconte qu’au début on pensait qu’il y avait le feu dans un appartement et puis on ne comprenait plus rien car de la fumée noire montait du rez-de-chaussée au 13e étage. Au 9ème étage, on voyait des habitants accrochés à leurs fenêtres qui criaient “on ne peut pas respirer !” Certains priaient pour qu’ils ne sautent pas. Romuald Peter fait partie de l’amicale des locataires “ le bon vivre à la Source” ; il est révolté car le camion des pompiers n’a pas pu se frayer un chemin correct jusqu’au pied de l’immeuble. Il pointe l’absence de signalisation du bailleur mais aussi la négligence des habitants qui bloquent l’accès avec leurs véhicules. Ça fait 4 ans que la cité est en travaux et il y a eu bon nombre d’incidents et de bagarres dont un accident mortel. Et toujours les mêmes doléances auprès du bailleur.

Un élan de solidarité s’active sur les réseaux et les parents d’élèves actifs sur l’école de la cité, se demandent déjà comment assurer la continuité pédagogique des enfants de cet immeuble. Au gymnase, ils apportent leur aide pour acheminer les packs d’eau que les membres de la communauté ont achetés en soutien. Ils les déposent sur le stand de la croix rouge qui est aussi sur place avec de la nourriture. 

Il y a la police à l’extérieur, des élus de la ville présents ainsi que du personnel de Plaine Commune Habitat, le bailleur et un conseiller départemental qui s’est présenté plus tard dans l’après-midi. Les habitants déplorent le manque de réactivité du maire qui a mis à disposition le gymnase entre 6h et 7h du matin. Un habitant l’interpelle  : “ l’incendie a été déclaré aux environs de 3h du matin ! On a vécu la galère, on n’a plus besoin de vous ! Alors il est reparti. Certains élus nous ont demandé de quelles associations nous faisions partie et beaucoup ont répondu : peu importe c’est normal pour nous de venir en aide à notre prochain et c’est le principal. Et le maire qu’est-ce qu’il compte faire pour aider ces familles? Qu’est ce qu’il compte faire pour améliorer nos conditions de vie à part renvoyer au bailleur et aux associations alors que c’est notre maire?

Une annonce a été faite par Plaine Commune habitat qui disait aux habitants de prendre contact avec leur assurance pour trouver une solution d’urgence pour les prochains jours, telle que la prise en charge de nuits d’hôtel à l’hôtel Ibis au centre-ville. Il y a eu de l’assistance téléphonique pour aider dans la compréhension de la prise en charge par l’assurance. Il y a des habitants avec des animaux domestiques, quels sont les hôtels qui vont les accepter? Les matelas de gymnastique ont été mis à disposition avec l’aide des habitants et de l’amicale encore une fois, pour se reposer et certaines personnes du personnel municipal en charge des équipements sportifs ont constaté, par hasard, que les lieux étaient occupés alors ils sont restés pour aider. 

Un incendie est un traumatisme fort. Les habitants ont besoin d’un soutien moral. Ils ont besoin de raconter ce qu’il vient de se passer et nous avons besoin de savoir ce qui vient de se passer. Comment un incendie va très vite. Ce qu’on vit à l’intérieur et comment on le perçoit de l’extérieur. 

Une habitante raconte qu’elle a eu la présence d’esprit de calfeutrer sa porte avec des serviettes mouillées. Certains ont eu les bons réflexes, d’autres moins…Une autre habitante raconte :

“ Je suis tirée de mon rêve par des cris. Maman ! Il y a un incendie ! Ma fille ouvre la porte et une fumée noire nous envahit. Alors on a refermé derrière et la panique a pris le dessus. On ne savait plus quoi faire. Une voisine qui avait refermé la porte derrière elle ne trouvait plus ses clés alors elle était coincée sur le palier.  On ne voyait plus rien, il y avait de la fumée partout. 

Une autre habitante en état de choc raconte en pleurs :

“ J’étais seule à la maison avec mon fils, mon mari travaille de nuit. Je n’arrivais pas à ouvrir la porte. Je ne savais pas si j’étais prise de panique, si c’était la raison pour laquelle je n’arrivais pas à ouvrir cette porte. Alors je m’en suis voulu, je me suis dit que c’est à cause de moi que nous allions mourir dans cet incendie. J’ai eu vraiment très peur, j’ai cru qu’on allait y passer. ”

Et puis elle a constaté que sous l’effet de la chaleur, sa porte avait gonflé et qu’il lui était alors impossible de l’ouvrir étant fermée à clé. Qu’elle n’était pas la seule à avoir vécu cette situation. Un bon nombre de portes blindées qui étaient fermées à clé ont été défoncé par les pompiers.

Une autre habitante nous raconte:

Quand tu es dedans, je peux te dire que tu as l’impression d’être dans un film d’apocalypse. Elle  pointe du doigt des jeunes qui ne sont pas de la cité et qui squattent dans son immeuble parce que l’immeuble est accessible. Elle n’exclut pas un acte de malveillance ou simplement d’inattention.

C’est toute la colonne électrique des parties communes qui a pris feu. Les habitants déplorent que l’eau qui a été utilisée par les pompiers ait été tirée d’aussi loin du lieu de l’incendie et pointent la configuration des travaux qui ne permet pas une bonne sécurité de la cité en cas d’accident de ce genre qui font perdre des minutes précieuses.

Nous interpellons alors le président de Plaine Commune Habitat qui est présent : Adrien Delacroix.

Il nous informe qu’une enquête pour savoir ce qu’il s’est passé a évidemment été ouverte. Et qu’aucune hypothèse n’est à exclure même criminelle et que les départs de feu sont souvent le résultat d’une négligence. Mais les habitants expriment clairement leur méfiance auprès de Plaine Commune Habitat et remettent en question le bailleur. Ils pointent alors tous les dysfonctionnements rencontrés depuis le début des travaux de rénovation. Les travaux qui peinent à se finir dans cette cité maudite. Des ouvriers qui harcelaient des femmes seules,  des malfaçons répétées, de l’accident de nacelle mortel qui a valu la mort de deux ouvriers ; des retours de charges pour la facturation de bâtiments qui n’existent pas ; des paiements de parking pour des services de porte qui ne fonctionnent pas ; les parties communes extérieurs et intérieurs qui ne sont pas nettoyer correctement ; des gardiens quasi introuvables ; des directeurs ou des responsables condescendants ; des portes d’entrée mal réglées, trop lourdes pour les personnes âgées et les femmes avec poussettes ; des accès pompiers impraticables et une signalisation pompiers inexistante ; l’absence de sensibilisation concernant le tri où des consignes de sécurité ; des trous béants non sécurisés ; des trappes ouvertes et des échelles qui donnent sur les toits ouverts de certains immeubles, etc. Tous les dysfonctionnements sont recensés par l’Amicale de locataires du bon vivre à la Source. 

Et pendant ce temps-là, Enedis met tout en œuvre pour rétablir l’électricité pour les étages supérieurs avec un système provisoire et Plaine Commune Habitat s’affaire à installer rapidement des portes anti-squat à la place de toutes les portes que les pompiers ont fracturées. Les familles logées à l’hôtel Ibis ne peuvent pas manger de repas chauds. Ils ne savent pas combien de temps tout cela va durer et les associations s’unissent à présent pour trouver des solutions concrètes. Mais que fait la mairie ?

Ce lundi, c’est toujours la cohue dans les couloirs du bâtiment sinistré. Entre les ouvriers de Plaine Commune Habitat, les employés de nettoyage de la société Guilbert, les pompiers qui sécurisent encore l’immeuble, les amicales de locataires, les locataires qui ont pu retourner chez eux, les experts des ascenseurs, les experts des assurances, les agents de sécurité, les journalistes locaux, etc.

Tout cela dans les couloirs qui paraissent encore plus étroits parce que recouverts de suie du sol au plafond par la fumée qui a intoxiqué une dizaine de personnes dont nous n’avons toujours pas de nouvelles.

Manela Vesaphong

*Photos de #ShootbyAlma