Depuis plusieurs mois, l’université Rennes 2 est à la pointe du mouvement étudiant contre la réforme de l’accès à l’université. Reportage.

« Les conditions normales d’examens n’étant plus garanties, l’équipe de direction a décidé d’annuler les épreuves prévues aujourd’hui ». Lorsque les étudiants de Rennes 2 reçoivent, peu avant 8 heures jeudi 17 mai, ce mail d’Olivier David, le président de l’université, leur visage se teinte de couleurs différentes. Certains sont satisfaits, d’autres sont dégoûtés.

« Là, tu sens qu’il y a des gens qui sont ultra soûlés », observe Théo, en licence d’histoire. Il évoque le cas des étudiants étrangers, dont la carte de séjour peut ne pas être renouvelée en cas de redoublement. Il y aussi les étudiants de L3, qui ont besoin de valider leur licence pour intégrer un master, et, plus généralement, tout ceux qui souhaitaient passer leurs examens normalement.

« Si personne ne bouge, rien ne changera »

Pour ceux qui se sont mobilisés – et ils sont nombreux à Rennes 2 – l’annulation des examens est une petite victoire. Elle n’est pas, pour autant, une fin : « on ne bloque pas pour bloquer, notre objectif, c’est le retrait de la loi ORE », explique un militant du syndicat Solidaires étudiants. Cette loi, adoptée en février, instaure, selon les étudiants mobilisés, une « sélection déguisée ». Ils dénoncent notamment la mise en place de compétences attendues, en fonction desquelles sont classés les candidats.

Si la décision de l’administration est jugée différemment par les étudiants, elle n’est une surprise pour personne. « On s’en doutait, témoigne un autre étudiant. C’est pas possible de passer nos examens dans ces conditions ». Très tôt, le matin même, un groupe d’environ 300 personnes a bloqué l’accès aux bâtiments où devaient se dérouler les partiels. Une montagne de chaises et de tables, empilées aléatoirement, se dresse devant chacun d’eux.

La méthode ne fait pas l’unanimité. Un enseignant, très remonté, approche un groupe de militants étudiants : « Vous divisez inutilement l’université, le mouvement ne prend pas. Sur 100 universités combien ont été bloquées ? », interroge-t-il. « Si personne ne bouge, rien ne changera », rétorque un étudiant.

« Rennes la rouge »

L’histoire récente le montre, c’est souvent à Rennes 2 que l’on se « bouge ». En 2005, l’université, surnommée « Rennes la rouge », avait été le fer de lance de la contestation contre le Contrat première embauche (CPE). Adoptée, la loi n’a jamais été appliquée, face à l’opposition des jeunes. De quoi donner des idées aux étudiants de 2018.

Une Assemblée générale (AG) est prévue à 12h30. Les militants syndicaux installent la sono, sous un soleil de plomb, en attendant que l’esplanade se remplisse. Mais les étudiants tardent à arriver.  Les images de la cour, bondée, ne sont plus qu’un lointain souvenir. Ils étaient plus de 2 000 il y a encore un mois ; aujourd’hui, ils ne sont que quelques centaines à participer aux débats.

Pourtant l’enjeu est de taille, comme le rappelle Clément, de Solidaires étudiants : « Ce n’est pas parce que la loi est passée qu’il faut cesser le combat. Il y a encore beaucoup de raisons de se mobiliser ! ». Au micro, il évoque la modification de l’arrêté licence, encore en discussion, qui signifierait, selon les syndicats, la fin des compensations pour les étudiants.

La présidence de l’AG oriente ensuite les débats vers l’évacuation du « bayou » – le nom que les étudiants mobilisés ont donné au campus. Ceux qui occupaient les lieux depuis le 9 avril en ont été délogés lundi 14 mai par l’intervention des CRS. Si le président de l’université affirme que l’opération s’est déroulée « sans violence », une étudiante rapporte les remarques transphobes subies par un ami trans. « Parfois, les mots sont plus difficiles à encaisser que les coups, dit-elle, au bord des larmes. Je ne souhaite à personne de vivre cela ».

Et maintenant ?

Après ce témoignage poignant, les étudiants débattent de la suite à donner au mouvement. Faut-il délocaliser les partiels à la maison ? C’est l’option qui a été retenue à l’IEP de Rennes, après le boycott des examens. C’est aussi celle qui semble se profiler à Rennes 2. Mais les étudiants sont divisés.

L’un d’entre eux propose le 10 minimum, pour tous les étudiants, améliorable pour ceux qui souhaitent tout de même réaliser un devoir maison. Un autre rejette cette solution. « Le DM, c’est pour casser le mouvement, estime-t-il. En nous l’imposant, ils nous renvoient tous chez nous. Mais il faut continuer à occuper ! ». Très applaudi, il réclame l’annulation pure et simple des examens.

Vient le moment du vote. Les DM sont rejetés ; la démission du président et le blocage illimité de la faculté avec annulation des partiels sont adoptés. L’AG est terminée. Tandis que des étudiants rejoignent le métro, un cortège se forme, pour une manifestation sauvage dans l’enceinte de l’université. Le campus se remplit désormais des clameurs de la foule indignée : « Et la fac elle est à qui ? Elle est à nous ! ».