SFM pour Solidarité Formation Médiation est une association qui s’occupe d’apprendre le français aux personnes immigrées de la ville de Clichy-la-Garenne. Parce que la base d’une bonne intégration est la communication, ce sont près d’une vingtaine de salariés et une soixantaine de bénévoles qui rendent possible la pérennité de cette action.

« Grâce aux langues, on est chez soi n’importe où » – Edmund de Waal

Le but premier de cette association est d’enseigner le français pour permettre une intégration optimale des immigrés, mais alors pourquoi ce service n’est ouvert qu’aux femmes ? Est-il uniquement réservé aux femmes de Clichy ou il peut s’ouvrir aux communes avoisinantes, Asnières ou Gennevilliers par exemple ?

Au départ, cette association est née de l’esprit des habitantes du quartier. Ces dernières avaient envie de créer un lieu pour leurs semblables qui restaient à la maison et qui n’avaient donc pas accès aux espaces sociaux de proximité ou de formations. Ces femmes voulaient donner l’opportunité de se rendre dans d’autres endroits que l’école ou la maison. Il est important de s’ouvrir à la société même lorsqu’on a un rôle de femme au foyer et mère de famille.

Aujourd’hui, les cours en journée sont toujours à destination des femmes à la demande du public lui-même. Pour autant, ça ne veut pas dire que c’est intangible et que ça ne peut pas changer ! D’ailleurs, rappelons qu’à partir de 16h les cours deviennent mixtes. En fait, le public s’est élargi en parallèle des besoins de notre société actuelle. On essaye de proposer des temps d’accueil qui permettent à des personnes qui n’ont pas l’habitude de venir dans ce genre d’endroit, de surmonter les obstacles (comme la peur de s’exprimer, exposer à la vue de tous ses lacunes).

On accueille évidemment des personnes venant de toutes ces villes. Après, il y a déjà une forte demande sur Clichy, donc on fait avec les places disponibles. Même si Clichy touche Paris, nous n’avons pas de ces citoyens puisque nous avons un financement par le département, mais pas par Paris. De toute façon, il y a énormément de choses développées, à ce sujet, dans la capitale.

Toutefois, vous ne visez pas qu’une tranche de la population, car vous tenez aussi une halte garderie et vous faîtes du soutien scolaire : qui est éligible à ce système ? Sont-ce des enfants qui ne communiquent pas en français ou ayant des parents parlant une autre langue et qui forcément commencent avec plus de barrières dans la vie ?

Sur la halte garderie, une part des places est réservée aux enfants des stagiaires qui viennent prendre les cours de français. Sinon, c’est une ouverture sur le quartier et sur la ville, semblable à n’importe quelle autre halte garderie. Pour l’accompagnement à la scolarité, on travaille beaucoup en coordination avec les écoles du coin, celles qui sont proches de notre emplacement géographique. Cela fonctionne beaucoup par le bouche à oreille, les enseignants dirigent les familles chez nous… En effet, SFM a plus de 30 ans, on a fait nos preuves sur le terrain, on a tissé des partenariats et obtenu une reconnaissance de notre initiative.

Historiquement le projet est bâti là-dessus et SFM signifiait alors Solidarité Français Migrant. Il y avait une volonté très nette de partager l’espace public de la ville de Clichy. Pour la halte garderie, c’est un accueil mixte avec des spécificités. On peut travailler le bilinguisme sur des ateliers « langage ». Sur l’accompagnement à la scolarité, il se trouve que ça reste une dominante, mais néanmoins se sont des enfants dont les difficultés scolaires peuvent être partagées et récurrentes sur d’autres jeunes. On a des entrées qui sont le développement de la pensée critique, l’accroissement du capital culturel, des pratiques de bien-être quand on n’est pas en réussite totale à l’école… En somme, ça vise tout enfant pour lequel l’accrochage scolaire est à solidifier.

Concernant les cours de français, il en existe trois sortes : les cours du soir (lundi et mercredi de 19h à 21h), les ateliers sociolinguistiques (travail sur l’oral et l’écrit selon notre niveau entre A1 et B1) et enfin l’atelier Environnement professionnel pour ceux qui travaillent. Le personnel encadrant est-il seulement bénévole ?

En ce qui concerne le dernier atelier cité, il s’agit d’un professionnel (seul ou avec un bénévole à former) dans la mesure où c’est un partenariat sur un dispositif nommé le PLIE (plan local d’insertion par l’économie, c’est un réseau d’acteurs au service de l’insertion, ndlr) décliné à l’échelle de la ville, mais sur des financements européens. Pour l’atelier de sociolinguistique, nous avons les deux cas, car c’est une équipe constituée de bénévoles et de salariés. Enfin, les cours du soir sont menés par des bénévoles uniquement.

De combien de personnes vous occupez-vous ? Y a-t-il des pré requis dans les conditions de recrutement des bénévoles (qui enseignent notre langue) ? Et enfin, quelle est la régularité de ces différents rendez-vous ?

Sur une année, nous avons une centaine de bénéficiaires pour l’atelier de sociolinguistique, une cinquantaine sur les cours du soir et une vingtaine sur l’atelier professionnel. Pour le premier, nous avons entre 6 et 8 personnes qui encadrent et pour le second, une dizaine de personnes. Pendant les cours, on est libre de procéder selon les configurations que l’on préfère : « enseigner » et s’occuper d’un groupe en autonomie ou bien privilégier l’aspect «co-animation». En réalité, ça dépend des goûts de chacun. Afin de garantir la qualité de nos intervenants dont les bénévoles, il y a un accompagnement des salariés et des permanents qui leur est indispensablement proposé ainsi que des participations à des réunions (très régulières). Pour finir, nos services organisent également des formations communes entre salariés et bénévoles.

Nos ateliers se découpent en trois à quatre séances par semaine.

La présence est-elle obligatoire à chaque séance ?

Pour l’atelier professionnel, étant donné que certains individus sont employés à temps partiel, on en tient compte. Sur celui de socio, on souhaite une régularité rien que pour permettre une progression. Enfin, pour le soir, c’est plus aléatoire.

Est-ce que tout ce que propose votre association est gratuit ?

Il y a une participation demandée, mais ce n’est pas rédhibitoire. Le montant est voté par le conseil d’administration. On reste une association privée qui a besoin de vivre et cela fait partie de notre financement. Prenons l’exemple de la halte garderie, où nous sommes obligés d’appliquer les mêmes tarifs que les autres garderies de la CAF (ndlr : service de la sécurité sociale chargé de la famille, verse des aides).

Depuis que vous travaillez ici, l’affluence varie-t-elle (augmente/diminue) ?

Elle augmente notamment sur nos actions d’aides à la scolarité. Pour preuve, nous avons une liste d’attente très forte. On travaille avec une centaine d’enfants par an, ils viennent deux fois par semaine. La première fois sur un temps de médiation, de méthodologie et d’organisation du travail plus scolaire et l’autre fois sur des ateliers thématiques. On les positionne en fonction de ce que l’école et/ou les parents nous rapportent. Ca va prendre des formes de remédiation pure comme de la lecture ou des mathématiques ou bien de l’ouverture culturelle (philo, histoire). Cela va dépendre du profil et de ce que l’on perçoit de l’enfant à l’instant T. Pour les cours, il y a aussi une liste d’attente. Pourtant, en journée, on peut s’inscrire toute l’année ! C’est en fonction du niveau de la personne et s’il y a de la place disponible ou pas dans le groupe correspondant.

SFM est présente dans d’autres villes (cf Montreuil), cela répond donc véritablement à un besoin de ces villes populaires ?

Avant nous étions une association régionale. Depuis un audit de 1994 d’un financeur très important, l’organisation s’est scindée en deux et nous sommes aujourd’hui totalement autonomes. Ca correspond à une histoire ouvrière de la ville, des apports de parcours migratoires, c’est notre identité en fin de compte.

Vous proposez des groupes de parents (les enfants peuvent être présents), animés par deux professionnels, mais les sujets abordés sont définis comment ? Les professionnels seuls ou en concertation avec un problème concret des demandeurs ?

Pour la petite enfance, ça va être élaboré avec certains parents. Ces propositions d’actions sont nées et remontées de choses entendues par les personnes vivant la situation (ex : le sommeil, le développement psychomoteur etc.). Quant à l’accompagnement à la scolarité, ce sont plus des espaces de paroles, donc ça vient complètement de la demande des familles. Ensuite, nous avons des moments plus informatifs comme des tables rondes avec des partenaires, en fonction de ce que l’on entend, voit lors des médiations individuelles ou ce que nous rapporte un enseignant. Ca marche comme ça, les sujets sont parfois trouvés lors d’un dialogue entre deux personnes avant d’être traités collectivement pour apporter des outils et des réponses adéquats.

Des écrivains publics sont à disposition des personnes pour les aider dans les démarches administratives : qui sont-ils et ce service est-il ouvert pour tout le monde ?

Ce sont des bénévoles en majorité puisqu’il n’y a que trois permanents. Ils sont soit jeunes retraités, soit encore dans la vie active. On a avec nous une stagiaire dans le cadre de la licence écrivain public, du coup, il y a une forte diversité.

Tout à fait, c’est ouvert à tous les Clichois qui rencontrent des difficultés dans la compréhension d’un document ou un besoin d’aide dans la rédaction d’une lettre.

Votre site parle de 500 médiations individuelles, ce sont des rendez-vous plus informels (avec l’écrivain public), c’est un nombre conséquent ! N’est-ce pas un handicap dans votre volonté de pousser les gens vers l’autonomie ?

Le problème, c’est l’administration française qui n’est pas forcément intuitive. De plus, les besoins de ces personnes sont très éloignés de la compréhension de l’administration. La complexité d’un écrit ou même d’un silence, ajouter le numérique… C’est difficile pour ces personnes de faire face sans connaître les méandres et recoins de leurs droits et acquis. La dépendance (à l’écrivain public que vous dénoncez s’il en existe une) est fabriquée ailleurs !

SFM organise cinq conférences gratuites à l’année sur plein de thèmes tels que la littérature ou (même) l’astrophysique, force est de constater que c’est très vaste. Cependant, le succès est-il au RDV ?

L’idée est de partir sur ce qu’on a pu approcher lors des cours sans approfondir. Cela va beaucoup tenir de la qualité de l’intervenant. A priori, l’astrophysique peut intéresser tout le monde (la famille dans son entièreté), la culture est pour tout le monde et surtout, elle se doit d’être accessible. Le jeu des questions/réponses que l’on aime mettre en place permet d’être toujours dans cet aspect de favoriser l’échange, de se sentir légitime lorsque l’on pose une question… A partir du moment où j’ose critiquer, cela signifie que je réfléchis à ce qu’on me transmet et que je développe un esprit critique. C’est vraiment l’essence de ces réunions. Nous avons une conférence en partenariat avec le cinéma du réel de Beaubourg qui s’avère être un travail autour d’un documentaire, c’est plus un public adulte.

Il est important de noter que l’association recrute : un service civique, un stagiaire en communication et également des salariés ! Que recherchez-vous ?

Notre équipe est composée de multitudes de métiers différents : psychologues, formateurs, éducateurs… On n’a pas un profil type. Ce qui nous intéresse, c’est d’avoir des parcours universitaires variés notamment sur l’accompagnement à la scolarité. Chacun va apporter un savoir faire qui va influer sa relation avec les enfants et les adultes. Ca arrive que des stagiaires (cours de français) deviennent salariés à la halte garderie et ils accèdent ainsi (souvent) à leur premier emploi ! On permet ces petits tremplins.

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N’hésitez pas à vous rendre sur le site de la SFM pour vous renseigner afin de bénéficier de ce procédé ou pour proposer votre aide en tant que bénévole ou salarié.

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  •  Concernant l’image mise en avant, il s’agit d’un extrait du film Le Brio réalisé par Yvan Attal. On nous parle d’une étudiante Neïla Salah (interprétée par Camélia Jordana) venant de Créteil et intégrant la prestigieuse université d’Assas. Elle va être désignée pour la représenter au concours national d’éloquence. Aidée par l’un de ses professeurs, Pierre Mazard (joué par Daniel Auteuil), afin de gagner en assurance, en verve et surtout pour perdre son côté « banlieusarde ». Neïla nous prouve qu’avec détermination, elle dépasse tous les préjugés et nous démontre la richesse du français. Dans un sens, on parle d’intégration vers une certaine élite, la langue permet de communiquer, mais également d’accéder à de nouvelles possibilités (salariales, sociales…).