Je ne me considère pas comme quelqu’un d’engagé, mais comme une révoltée…

J’avais besoin de ce temps de pause, pour réfléchir et écrire au sujet du rassemblement contre les violences policières du Samedi 11 février au Tribunal de grande instance de Bobigny.  Ça aurait été une erreur de ma part d’écrire sous le coup de l’émotion, d’écrire des choses que par la suite j’aurais regretté mais pour autant, je ne peux pas oublier le manque de considération que j’ai vu par le regard vide de certains policiers, la critique facile de représentants politiques et de la recherche de l’information rapide des médias aux risques justement d’une information erronée, mais avant tout ceci il faudrait que je commence par le début…

J’arrive à Gare du Nord, sur le quai de la ligne 5 en direction de Bobigny, j’attends tranquillement mon amie avec qui je dois aller à ce rassemblement.  Une jeune femme arrive près de moi et me demande un service :

« Excuse-moi, mais est ce que tu peux appeler ma cousine avec ton téléphone ? Je viens de Belgique et je n’ai pas pu avoir un numéro français »

Pas de soucis pour moi ! J’arrive à joindre facilement sa cousine et entre temps nous faisons connaissance. Instinctivement, elle comprend que je me rend devant le tribunal de Bobigny, comme-ci c’était écrit sur mon front. On se congratule même ! En se disant que c’est génial que les gens soient aussi mobilisés pour cette cause, on espère voir du monde et que nos voix soient entendues.

Sa cousine arrive, quelques minutes plus tard ma poto de choc fait son apparition à son tour et naturellement on décide d’aller à ce rassemblement ensemble. Dans la ligne du métro, à peine installées, on débat sur l’horreur de l’interpellation de THÉO et de la notion « d’accident ». On en tire toutes un triste constat : Ce sont dans les moments d’horreur que nous nous rassemblons alors que dans notre vie quotidienne, l’individualisme prend de plus en plus de place. 

Il est 16h, on arrive à l’heure ( pour changer ). Une masse impressionnante se forme, le froid n’a pas empêché les personnes de rester au chaud sous la couette. Sous un arbre, diverses inscriptions sur une feuille A4 sont déposées a la disposition des personnes voulant lire un rappel ou une revendication. A votre appréciation, je pose ça là !

On déambule sans trop savoir où aller, du haut de la passerelle du tribunal, les forces de l’ordre observent l’arrivée de la masse populaire. Au-delà de l’affaire de Théo, plusieurs collectifs de familles ayant vécu la même situation portent avec beaucoup de dignité le portrait d’un être cher.

 

Un homme sort du lot, il a dans sa main un mégaphone, mais celui-ci ne fonctionne pas et c’est alors qu’il demande à la foule d’entonner différents slogans comme celui-ci :

Ou encore beaucoup plus hard-core comme « Police, violeur, assassin ! ». Nous nous agglutinons tous devant l’escalier menant au tribunal, collés les uns contre les autres. Je me mets à observer les visages et le constat est clair . Ce que je vois c’est la représentation de notre population : Noirs, Blancs, Arabes, Bébés, Enfants, Jeunes, des anciens, des gueules cassées, des filles apprêtées, des gars en survet’s, des gens en bérets, nos mamans, nos papas, nos anciens etc, et ça m’a fait du bien !

Tout d’un coup, les organisateurs de l’événement se positionnent sur une énorme dalle. On se retourne instinctivement et cette fois-ci le mégaphone marche ! Un par un, les organisateurs et membre de la famille parlent. Une aura se dégage par chaque intervention. Le cri de douleur et de l’injustice est complètement palpable. Des poings se lèvent en signe de résistance.

« Théo est un enfant du Congo mais pas seulement, c’est un enfant de la République ! Quand est-ce que la République prendra en compte ses enfants ? »

Des applaudissements résonnent ! Des slogans résonnent ! « Justice pour Théo ! », « Justice pour Théo  ».Une marseillaise commence ( un détail que je n’ai pas vu retranscrit dans les médias populaires ). Juste après ce rassemblement,  une marche doit avoir lieu, on nous le répète, on nous le promet. Chaque personne est prête à défiler en l’honneur de Théo !

On attend un long moment, on apprend à se connaitre les uns les autres, on discute, on retrouve des personnes qu’on connait… Tout d’un coup au mégaphone :

« Les gars c’est pas la peine ! C’est pas comme ça ! »

Un groupe se détache du reste du rassemblement et va directement en confrontation avec la police, tout le monde est bouche-bée. On se demande : « Est-ce que la marche silencieuse aura véritablement lieu ? » Et là, le cauchemar commence…

La nuit tombe, la police commence à établir un périmètre de sécurité. Des tirs de flash-ball sont directement lancés vers les manifestants, directement sur nous ! Et la première chose que j’ai vu, c’est toutes les personnes avec des enfants, avec des poussettes ramenées vers la sortie du périmètre de sécurité et ce sont les jeunes dits « les racailles » qui ont pris cette initiative. Les gens courent un peu  partout, un mouvement de panique est en train de gagner la masse, avec comme lueur une voiture qui brûle.

D’un coup, ma gorge se met à gratter fortement, mes yeux coulent, je regarde mon amie, elle est dans le même état, je regarde autour de moi et on est tous en train de suffoquer et je comprends alors qu’on nous a balancé du gaz lacrymogène. On arrive a s’extirper  et on se met dans un coin. On prend des mouchoirs qu’on se met sur la bouche, maigre protection… QUAND ARRIVE NOTRE SAUVEUR :

« Tenez les filles, du sérum phy ! »

Le gars était équipé ! On avait devant nous un habitué des manifestations. Il portait un masque, des gants et donc du sérum physiologique. Il avait une véritable conscience de cette journée et savait le dénouement qu’allait prendre ce rassemblement. Allez il est temps de se casser, ça devient trop dangereux !

On se dirige alors vers la gare de Bobigny, quand d’un coup, des tirs surgissent très proches de nous, par réflexe, on se réfugie dans une banque avec pas mal de personnes. Une femme et sa fille ne sachant pas ce qui se passe, nous questionnent et nous demandent ce qu’il se passe dans leur quartier et disent :

« Vous êtes sûrs que ce n’est pas vous qui avez cherché les policiers ? »

Cette phrase résonne encore, c’est un cercle indéfini de ce que les jeunes ressentent constamment. Notre expression est réduite à de l’immaturité sans écouter. On patiente, mais notre patience à des limites… SORTONS ! On arrive à la gare de Bobigny qui était dans un état lamentable. Les vitres, des abris-bus totalement détruits.

La RATP est prête à couper la ligne du métro 5. On entend des avis divergents sur sa fonctionnalité. On décide quand même d’aller sur le quai et là on trouve le dernier métro amené à partir, pas la peine de réfléchir, on saute dedans.

On s’assoit et nous sommes hagardes. A t-on vraiment vécu cet instant ? On ne trouve pas les mots, peut-être que manger un bout nous fera du bien. On arrive à une Gare du Nord inhabituellement calme, comme si elle avait pitié de nous et savait qu’on était dans un endroit de désolation.

Un calme pour réfléchir sur notre statut de citoyen français, sur notre statut de femme noire et française et de ce que l’avenir réserve pour tous les « Théo » tout simplement, les enfants de la France.