Cet univers s’ouvre à vous de deux façons différentes : soit vous venez vous faire soigner, soit vous avez 10 ans d’études derrière vous et vous êtes le soignant. Nos deux héros du quotidien sont de ceux là. DocAdrénaline comme son nom l’indique est une femme médecin urgentiste qui exerce, depuis plusieurs années, dans une des plus grandes villes de France (mais chut, l’anonymat c’est sacré !). L’autre doc’ c’est Junior et c’est un jeune homme qui découvre les joies de l’externat. A eux deux, avec leurs ressemblances mais aussi leurs diversités, ils portent un regard neuf et objectif sur cette profession unique.

« En médecine d’urgence, les jours se suivent et ne se ressemblent pas ! »

1/ Après des années d’études, vous voilà confronté à la réalité du métier : est-ce stimulant et surtout conforme à vos attentes ?

DocAdrénaline : Les deux. J’ai connu la médecine d’urgence dès ma 4e année grâce à un stage au SAMU et aux Urgences. Du coup, je savais à quoi m’attendre concernant une large partie de ce qu’il est. Néanmoins, il y a eu des éléments que je n’avais pas anticipé : l’enseignement, la formation continue (reçue et donnée), la participation à l’activité de médecine de catastrophe (exercices, plans de secours organisés lors de grands événements, survenue réelle d’accidents avec de nombreuses victimes ou d’attentats), et j’en passe. Au delà des gestes techniques, d’être auprès d’un patient, de tâcher de mener à bien un diagnostic et une prise en charge thérapeutique, la médecine d’urgence c’est beaucoup et surtout de la gestion. Gestion d’équipe (aux urgences et en SMUR), gestion de flux de patients (aux urgences), gestion des secours (en régulation), etc. C’est avoir le recul nécessaire pour coordonner ces éléments. Bref, c’est très stimulant.

DocJunior : A l’entrée de la 4ème année, oui, j’ai eu un peu d’appréhension mais on ne part pas de zéro. On est familier à cet univers hospitalier puisque nous avons plus de cinq stages à notre actif, rien qu’en deuxième et troisième années. Force est de constater que les responsabilités changent avec le statut d’externe. Bien qu’encore étudiant, ce dernier participe au processus de soin. Souvent, c’est lui qui fait les entrées et va examiner le patient en premier puis remplit les papiers (tout est ensuite revérifié et complété par un interne bien sûr).

En stage de cardiologie, j’ai pu assister à des coronarographies, des tests d’effort, des échographies cardiaques, des séances d’éducation thérapeutique. En MPR (médecine physique et réadaptation), j’ai vu le travail des kinés, des orthophonistes, des prothésistes. En néphrologie, j’ai assisté à des séances de dialyse et une transfusion. Enfin, en chirurgie plastique, j’ai pu voir des greffes, des reconstructions mammaires, des ablations mammaires. Comme on passe dans pas mal de services, au fil de l’externat, on a l’occasion d’observer pas mal de spécialités. Toutes ces expériences sont différentes et permettent d’avoir une vision globale de l’ensemble des professions existantes dans ce domaine.

Quant à la réalité du métier, j’étais tout émerveillé, lors de mon premier stage, d’entrer et découvrir ce nouveau monde. Maintenant, ce n’est plus tout à fait pareil même si j’aime toujours ce que je fais. « Les blouses me plaisent tout autant même si tout ça est devenu courant, les murs blanc du couloir ne brillent plus comme avant. Je me demandais à l’époque comment je serai dans 3 ou 4 ans, comment ça serait. J’ai la réponse maintenant. » (Extrait d’un post intitulé Le miroir et publié sur son blog).

2/ Concrètement, comment s’articule votre journée ? Quelles sont vos horaires de travail et le nombre de gardes que devez faire par mois ?

DA : En médecine d’urgence, les jours se suivent et ne se ressemblent pas ! Et c’est ce que j’aime. Dans l’hôpital où je travaille, les postes sont les suivants : tout d’abord, la régulation : c’est-à-dire être le médecin urgentiste présent dans le centre 15, pour « contrôler » les appels décrochés par les ARM (auxiliaire de régulation médicale) et prendre les décisions médicales inhérentes (conseil dont la réalisation de gestes de secourisme, envoi de secours et au terme de leur intervention organiser la prise en charge intra hospitalière en accord avec les services concernés). Cela signifie aussi organiser l’orientation des patients et être responsable de l’activité de la salle de régulation (les textes parlent d’ « écoute médicale permanente »).

Pour prendre un exemple : Mettons qu’un homme appelle le 15 parce qu’il est gêné pour respirer et qu’il a mal dans la poitrine. L’ARM (il faudrait au moins une page pour décrire leur travail complexe et primordial) recueille les informations nécessaires à l’intervention des secours (notamment l’adresse !) et déclenche le départ d’une ambulance de pompiers puis transmet l’appel au médecin régulateur. Selon les éléments recueillis, le médecin peut décider d’envoyer également une équipe de SMUR. Une fois sur place, les secours vont transmettre un bilan à la régulation : pour ce patient, il s’agit d’un infarctus en train de débuter. Il y a urgence à déboucher une artère irriguant son cœur. Les traitements sont débutés. Le médecin régulateur va contacter le cardiologue de garde de la structure la plus adéquate (plateau technique, proximité, choix du patient) pour que l’équipe de cardiologie « interventionnelle » accueille le patient directement dans la salle dédiée pour déboucher l’artère. Pendant ce temps, un autre ARM aura envoyé une ambulance pour une dame qui s’est fait une entorse de cheville en pleine rue. Le médecin régulateur choisira de l’adresser aux urgences de tel hôpital, un peu plus éloigné que celui du quartier, parce qu’il est informé en temps réel de la surcharge des services d’urgences et sait qu’in fine, la dame attendra moins si elle est amenée à quelques kilomètres que dans un service débordant.

– SMUR : c’est faire partie des équipes d’urgences et de réanimation qui interviendront (moyens terrestres ou héliportés) auprès des patients sur décision du médecin régulateur dont c’est le bras armé. Les équipes de smur sont peu nombreuses et sont envoyées par le régulateur lorsqu’il estime que le cas du patient nécessite une prise en charge spécifique (en plus de celle apportée par les pompiers ou les ambulanciers) avant d’arriver à l’hôpital.

– Urgences : chez nous il y a plusieurs secteurs ; un qui est dédié aux urgences les plus graves, un pour les plus légères, et un pour les cas intermédiaires (le plus fréquent), ainsi qu’un secteur de suites des autres secteurs. L’un des médecins est en plus chargé de la gestion du flux : c’est lui qui va coordonner l’action de l’ensemble des équipes.

Concernant les horaires, il s’agit de journées (8h – 18h), de nuits (18h-8h) ou de gardes de 24h (par exemple : régulation en journée et smur la nuit). Il y a quelques postes aux horaires décalés (11h-21h) ou des « demi gardes » (18h- minuit). Quant au rythme, nous allons alterner entre toutes ces « activités » (décrites précédemment) durant le mois entier.

2 bis/ Et vous, comment s’articule votre journée d’externe (les tâches régulières, vos missions) ? A partir de cette 4ème année, les stages sont rémunérés, vous devez vous sentir comme un médecin à part entière mais, êtes-vous en totale autonomie ?

DJ : Concernant les tâches, il faut remplir des papiers, faire des gaz du sang, faire des bons de radio ou d’autres examens, passer des coup de fil pour récupérer des papiers ou des informations sur les patients, passer voir ses patients tous les jours pour vérifier comment ils vont et noter toutes les observations dans leur dossier.

Même si cela varie selon les services, une journée type serait ;

La matinée est consacrée aux visites.
Au moins 1 fois par semaine, il y a un staff médical. C’est une réunion de tous les médecins et internes du service (ainsi que les externes) qui vont parler des cas plus difficiles ou de choses intéressantes qu’ils ont pu voir. On visite le service avec l’interne et le chef : on passe de chambre en chambre pour examiner les patients, adapter leur traitement etc.

Comme on est en général plusieurs externes dans un service, on se repartit les patients, on essaye de connaître leur dossier, leurs antécédents et leurs évolutions dans le service pour être capable de répondre aux questions des chefs qui peuvent aussi décider de nous interroger avec des question de cours. Avant d’aller voir chaque patient, le chef demande souvent qu’on lui fasse un petit résumé de l’anamnèse (c’est l’histoire de la maladie : donc, les antécédents, la phase actuelle, le déroulé de la prise en charge, les explorations et le traitement). Attention, tous les services n’ont pas forcément de visites quotidiennes.

11H30-12H : quand la visite est fini, nos internes vont nous donner les missions à faire dans la journée et que l’on va commencer avant d’aller manger. L’après-midi est consacrée à remplir ses missions tout en continuant à faire les entrées (examiner les nouveaux patients, récupérer leurs papiers, leurs antécédents, leur traitement (…) et tout bien noter dans le dossier). Selon les services, il est possible d’assister à des consultations, d’aller au bloc opératoire etc. L’heure de fin de stage dépend des jours et des services. Ça tourne entre 17H30 et 18H30. On peut aussi avoir des gardes à faire (payées 50 euros) qu’on se repartit en début de stage entre tous les externes. Pendant le stage, je précise que l’on peut avoir quelques cours donnés par les médecins du service et il peut nous être demandé de présenter des cas cliniques à partir de patients vus dans le service.

Le soir, quand on rentre chez nous, il faut ensuite s’occuper des tâches ménagères (courses, repas, …) puis se mettre à réviser jusqu’au coucher. A 8h, c’est reparti pour une nouvelle journée.

Le salaire d’externe est vraiment dérisoire, une petite centaine d’euros en 4ème année. Pas de quoi se sentir indépendant. D’ailleurs, je ne me sens pas du tout comme un médecin, l’externe ne prend pas de décisions, il est l’exécutant. Il permet au service de gagner du temps, il est à la fois secrétaire, brancardier et étudiant en médecine. Celui qui tient le service c’est l’interne, c’est lui qui a les responsabilités. Parfois on se contente de le suivre, d’observer et de faire ce qu’on nous demande. Passer d’externe à interne après le concours de 6ème année peut d’ailleurs faire peur, car tout te tombe dessus d’un seul coup. Bien sûr, chaque interne n’est pas en totale autonomie, il a un senior référent qu’il peut consulter, mais dans les faits, c’est lui qui gère le service.

3/ Dans les médias, on évoque souvent l’univers des urgences comme un enfer, quel est votre avis sur la question ? A cause d’un manque d’effectif, les urgences sont saturées et vous ne comptez pas vos heures : une telle charge de responsabilité est-elle difficile à gérer lorsque l’on a votre âge ? 27% des jeunes médecins disent souffrir de dépression, comprenez-vous ce constat [étude coordonnée par quatre syndicats étudiants (ISNI, ANEMF, ISNAR-IMG et ISNCCA), réalisée auprès de 22 000 jeunes médecins de l’externat au clinicat (2 ans de plus que l’internat)] ?

DA : C’est sans doute un enfer si vous n’aimez pas profondément ce métier. En l’aimant, c’est parfois dur, souvent harassant, mais également très enrichissant humainement. Les urgences sont principalement saturées à cause de la saturation des services hospitaliers. En effet, une fois le diagnostic posé et le traitement initial mis en place, les patients stagnent avant de pouvoir enfin être pris en charge dans le service adapté. Ces conditions sont indignes et nous faisons le maximum pour les éviter. Malgré tout, il y a évidemment des priorités, car les équipes s’occupent en plus de poursuivre des soins pour des patients qui sont encore dans le service et c’est ce qui engendre ces temps d’attente pour les autres. Quant à la charge de responsabilités, elle me semble naturelle et est fréquente dans de nombreuses professions.

Je comprends la souffrance des jeunes médecins, et ils ne sont pas les seuls. Mon métier est riche en émotions fortes. Nous sommes empathiques des patients, notre spécialité nous amène à voir des situations de détresse majeure ainsi que des choses absolument horribles et dans la même journée, recevoir le plus sincère des sourires d’un patient soulagé. Ces montagnes russes émotionnelles peuvent être éreintantes. Me concernant, elles font aussi partie de ce que j’aime, même quand c’est dur. Cela correspond à mon caractère.

DJ : Pour ma part, je peux affirmer que c’est le cas, c’est comme ça que je l’ai vécu. Je sais que je ne suis pas le seul. Globalement, ce qui ressort c’est le manque de temps, l’urgence. Et forcément, les patients qui vont devoir attendre des heures ne sont pas tous enchantés.
Entre mon 1er stage infirmier et aujourd’hui, j’ai trouvé beaucoup de différences. J’ai envie de citer une partie d’un article que j’ai écrit ; en une semaine j’avais vu plus de misère et de malheur qu’en une vie. Parce que j’avais un peu plus de temps avant, je parlais vraiment avec les patients. Là maintenant, je n’ai pas le temps. C’est sans arrêt, c’est incessant. Et je ne suis qu’externe pourtant. Au bout d’un moment, je n’avais qu’une hâte, c’était que la journée se termine pour rentrer chez moi.

Oui, les urgences sont saturées et fonctionnent à flux tendu. Ce que l’on a pu voir dans certains reportages est une réalité. Et encore, les urgences où je travaillais étaient l’une des plus importantes de France. Pour autant, voir les couloirs remplis de lits n’est pas rare. Trouver une place dans un service bondé est difficile. On travaille environ 10H30 par jour, 5 jours sur 7, et ce, sans compter les gardes. En échange, on a quelques jours de repos, mais ça ne compense pas. Il faut savoir qu’entre 1990 et 2015, on est passé (environ) de 10 à 20 millions de passage par an aux urgences. Chaque année, le budget de la santé est voté dans une loi qui s’appelle le PLFSS (projet loi finance sécurité sociale) et dedans, entre autres, il y a l’ONDAM (objectif national de dépense de l’assurance maladie). Et chaque année le budget de la santé est en augmentation. Quand vous entendez à la télévision les politiques dire qu’ils ont augmenté le budget de la santé, c’est vrai. En réalité, l’augmentation est moindre par rapport à ce qu’il faudrait pour maintenir une qualité des soins optimale. En fait, la tendance est à l’ambulatoire, on fait en sorte qu’il y ait de moins en moins de lits à l’hôpital, on essaye de réduire les coûts, les moyens. C’est ce qu’on appelle l’efficience.

En ce qui me concerne, je les comprends puisque je n’ai, moi-même, pas tenu. En cause : le stage, les réprimandes des chefs et la pression que je m’étais mis sur moi-même. J’ai craqué et je déconseille vivement le stage des urgences si vous n’êtes pas suffisamment fort pour tenir le coup. A vrai dire, les études de médecine sont très compliquées et non seulement la première année ! Tout ça pour rappeler que c’est un environnement difficile, ce n’est pas un mythe. A nuancer toutefois, la façon dont on le vit dépend aussi de chacun.

« Aller aux urgences ne devrait pas être le premier recours, selon les situations »

4/ Ce manque est dû en partie au « numerus clausus » (caractérise la limitation du nombre de personnes à pouvoir concourir) qui fait régner sa loi dans les études concernant la santé en France. Ma question est simple : ce système est-il aberrant ? En conséquence, y a-t-il beaucoup de diversité dans votre entourage professionnel (difficultés des études, coût…) ?

DA : Le numerus clausus est un outil utilisé par des gestionnaires comptables du système de santé basé sur l’idée (trop simpliste) que moins de prescripteurs = moins de prescriptions = moins de dépenses. Sauf que si vous devez prendre une ambulance pour aller à l’hôpital faute de médecin, la dépense est considérablement plus élevée pour la prise en charge de la même pathologie. Pour ce qui est de la diversité, oui, ça ne l’empêche pas. La parité est très présente notamment dans l’ancienne génération. Aujourd’hui, il y a plus de femmes. De mon point de vue, toutes les classes sociales sont représentées y compris les plus modestes. Et j’en profite pour dire aux futurs étudiants en médecine que ce sont des études, certes, passionnantes, mais longues et difficiles. Or, ne croyez pas que l’État va les financer, c’est un mythe !

DJ : Le numérus clausus a augmenté dernièrement. Quand j’ai passé mon concours de première année, le NC était de 219, on est passé à 232. En 2011, on prenait 12 664 personnes en 2ème année. Aujourd’hui, on est à 13 553. Je compare ça à un paquebot, si on veut freiner cette baisse des médecins, ça prend du temps… avec l’inertie que représentent les longues années d’études.  Je suis sûr qu’il doit y avoir un tas de personnes qui pourraient devenir de bons médecins et qui ne passent pas la première année. Cela dit, le NC n’est pas totalement aberrant, dans le sens où il s’agit d’un des outils de contrôle de l’état pour mener sa politique de santé. Il suffisait juste de mieux l’utiliser.

Je ne pense pas que les études de médecine soient réservées à tout le monde. On sait à quel point c’est difficile et on n’est pas tous capable d’une telle capacité de travail, je le dis sans prétention ou arrogance. En somme, on ne peut pas laisser passer n’importe qui en deuxième année, il faut une sélection. Après, on peut débattre de la PACES, des profils qui auront plus tendance à réussir etc.

5/ L’autre gros problème des urgences reste le patient qui n’a rien à y faire : croyez-vous en une solution pour y remédier (campagne publicitaire ou autres…) ? Mais surtout, comment réagissez-vous à la vue de ces patients (on explique, on s’énerve…) ? Les prenez-vous tous en charge ?

DA : Le gros problème, c’est l’aval des urgences, pas l’amont. Il peut pleuvoir plus fort, si le cours de la rivière est libre, elle s’écoulera. Par contre, si vous placez un barrage, elle va rapidement déborder même s’il n’a pas beaucoup plu ! Quant aux campagnes pour dissuader les gens de solliciter les urgences, j’en pense du mal. En effet, ce ne sont pas les quelques personnes qui consultent de manière excessive, qui vont être influencées par une campagne de ce genre.

Par contre, au quotidien nous voyons des gens qui sont désolés de nous solliciter et qui ont attendu le dernier moment pour le faire, parfois, jusqu’au point où leur pathologie est devenue irréversible (j’ai l’exemple d’une fois où une zone du cœur est morte car l’artère qui l’irriguait n’a pas été débouchée dans les temps). Ces personnes sont sensibles aux campagnes et lorsqu’ils appellent en commençant par « je suis désolé de vous déranger », je me méfie deux fois plus, car d’expérience ce sont les cas les plus graves. Concernant les patients pour lesquels il n’y a pas urgence, nous les prenons en charge ne serait ce que pour nous assurer que c’est le cas ; je me souviens d’un patient consultant pour des douleurs abdominales modérées depuis 3 semaines et dont l’aorte (la plus grosse artère du corps) était en train de se fissurer. Si effectivement leur cas n’est pas urgent, c’est juste dommage pour eux, puisque je ne suis en rien compétente en médecine générale ! Ce n’est pas le même métier et je serais présomptueuse de croire le contraire.

DJ : Cela arrive régulièrement, mais c’est loin d’être la majorité des cas. Et puis, si quelqu’un vient, c’est parce qu’il pense que c’est nécessaire. On ne vient pas aux urgences et attendre 1H, 2H voire 3H, afin d’être pris en charge, par pur plaisir.

Un jour, j’ai vu une personne qui s’était cogné la tête, la veille, et venait le lendemain pour être sûr que tout allait bien ! Sur le coup, ça agace un peu. Derrière, il y a du monde qui attend et cela ajoute de la paperasse pour le personnel médical. D’autres viennent pour des choses qui auraient pu être vues par le généraliste. Moi, je ne suis pas du genre à m’énerver et, de toute façon, ça apporte quoi de se mettre en colère ? Si ce n’est se mettre encore plus de mauvaise humeur et se fatiguer un peu plus. On essaye d’être pédagogue en expliquant qu’aller aux urgences ne devrait pas être le premier recours pour toutes les situations. Il faudrait sûrement renforcer le rôle du généraliste pour que les gens comprennent mieux le degré d’intervention de chacun.

6/ De nombreux cas d’agressions, de violences et du sexisme sont également rapportés, tant du côté médical que des patients, en avez-vous été victime ou témoin ? Comment faire face lorsque cela se produit ?

DA : J’en ai déjà été le témoin, direct ou indirect. Dans ce cas, vous appelez l’équipe chargée de la sécurité, vous entourez votre collègue de soutien, et vous signifiez à l’agresseur que rien ne justifie de tels actes. Il arrive qu’une plainte soit déposée, c’est cependant (trop) rare. J’ai surtout été le témoin de cas de violences verbales employées par des patients ou leurs familles. Cependant, la plupart du temps, je les ai vus présenter leurs excuses. Lorsque j’étais étudiante, J’ai été confrontée à un patient ivre qui a tenté de me plaquer au mur. J’ai hurlé dans ses tympans, ce qui l’a fait me lâcher, le temps que mes collègues arrivent. Par chance, je n’ai pas été blessée. Malheureusement, certains collègues ont la malchance d’avoir été plusieurs fois victimes et ne s’en remettent pas.

DJ : Etant un garçon, je n’ai jamais été victime de sexisme et je n’en ai pas été témoin, ce qui ne veut pas dire que cela n’existe pas ! Par conséquent, je ne peux pas parler de ce que je n’ai pas vu ou vécu. Je n’ai jamais vu d’agressions non plus. Là encore, ça doit arriver.

Pour les violences, on peut aussi évoquer celles que certains soignants (à cause d’un manque de moyens) ont l’impression d’infliger aux patients. Ces derniers, aux urgences, qui veulent absolument repartir avec un traitement ou des examens, alors que ce n’est pas toujours nécessaire, obtiennent parfois gain de cause. Il m’est arrivé de voir des internes, par lassitude, céder en prescrivant une radio inutile.

Comment y faire face ? On a eu quelques cours de communications avec des mises en situation. Je suppose qu’avec le temps, l’expérience paye et que l’on apprend à gérer. Maintenant, il ne faut pas croire que cette violence est omni présente au quotidien. Selon moi, c’est loin d’être le cas et c’est variable en fonction des services.

« Le médecin est le seul décisionnaire de ses actes »

7/ Vous êtes jeune, encore nouveau/elle dans la profession et vous le savez, les députés ont repoussé, le 18 janvier dernier, le texte contre la désertification médicale (désigne des zones dont la concentration de professionnels et d’établissements de santé est insuffisante par rapport aux besoins et à la réalité démographique du territoire : source santé-médecine.fr). En clair, on ne pourra pas vous imposer d’aller vous installer en rase campagne, quel est votre ressenti ? Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ?

DA : Alors non, ma spécialité s’exerçant en milieu hospitalier on ne m’imposera pas de m’installer en rase campagne. Je ne suis pas concernée par un tel texte. Pour autant, j’ai un avis à ce sujet. C’est le pouvoir politique qui a décidé de limiter le nombre de médecins, le même qui a fermé ses infrastructures (bureaux de poste, écoles, etc.) dans de nombreux endroits. Je ne vois pas comment on peut demander à un jeune médecin qui finit ses études à 30 ans, ayant déjà souvent un conjoint et des enfants, de quitter ceux-ci pour aller là où les responsables de la pénurie l’ont décidé. Contrairement aux idées reçues, de nombreuses grandes villes (dont Paris) sont considérées comme d’authentiques déserts médicaux.

DJ : Comme le dit ma future collègue, il faut savoir que les déserts médicaux ne concernent pas que la campagne !

Avant de penser au médecin, on doit aussi se souvenir que derrière la blouse, nous sommes d’abord des hommes et des femmes. Et comme tout le monde, nous aspirons à une certaine qualité de vie. Maintenant, je comprends qu’il ne faille pas abandonner les territoires surtout que beaucoup de médecins partent à la retraite.

Je ne pense pas que la coercition marcherait de toute façon. Et puis, au sortir des études, on a déjà fait 3 ans d’externat quasiment gratuitement. 3 à 5 années d’internat à faire tourner l’hôpital avec un volume de travail et une responsabilité énorme sans le salaire d’un médecin ! Je pense que l’on a pas mal contribué à rembourser le coût des études qu’investit l’état.

8/ Au sujet de l’âge justement, certains patients montrent-ils des réticences ou des réserves à être pris en charge par un jeune docteur ?

DA : Honnêtement, cela ne s’est jamais présenté à moi. Ni pour l’âge ni le fait d’être une femme.

DJ : Pas du tout. Je ne fais que les examiner, je ne les prends pas vraiment en charge non plus. J’essaye toujours d’être souriant, aimable (ce qui n’est pas simple lorsqu’on est soi-même fatigué) et un petit jeune est plutôt bien reçu en général. Quant à la prise en charge effectuée par les internes, il n’y a pas de problème à déplorer non plus.

De toute façon, quand on va dans un CHU, il y a le U de universitaire. Donc, il faut s’attendre à voir des externes et des internes dans les services.

9/ Lorsque l’on est soignant, il y a un rapport presque intime qui peut s’appliquer avec ses patients, comment apprend-on les codes de cet aspect plus psychologique de votre travail ? Communiquer avec des malades n’est pas une chose forcément naturelle, il faut savoir être à l’écoute tout en gardant ses distances, c’est tout un art, non ?

DA : L’écoute est primordiale. Chaque patient est différent et il faut s’adapter, c’est du bon sens.

Néanmoins, la communication, y compris infra verbale, est quelque chose qui peut s’apprendre : par sa propre expérience, celle de ses collègues, et lors de formations spécifiques. J’ai eu la chance de participer à un séminaire de très grande qualité consacré à la communication, dans le cadre du diplôme universitaire de régulation médicale. Je ne peux pas prétendre maîtriser cet « art », pourtant, je dirais quelque chose de simple : il faut parler. Sincèrement. Si on explique la situation (s’excuser de l’attente, détailler la prise en charge), les patients comprennent. Ça n’implique pas de partager l’opinion de votre interlocuteur ni d’exécuter ses demandes. Le médecin est le seul décisionnaire de ses actes. Je ne fais pas passer de scanner parce que le patient le réclame, si cela ne me semble pas approprié. Mais, j’entends sa demande et je lui explique en quoi cela n’est pas le plus adapté à sa prise en charge.

DJ : En effet, ce n’est pas évident. J’ai l’intime conviction qu’en tant qu’externe, on n’a pas la même relation avec les patients que les internes ou encore que les médecins. On est plus jeunes, on est plus vu comme des bébés médecins. Ainsi, je pense que la parole du patient est plus libérée en notre présence.

Souvent, les patients ont des choses à dire, le vécu de l’hospitalisation par exemple. C’est important de les écouter. Alors parfois, quand je peux, j’essaye de passer quelques minutes dans les chambres pour dire bonjour. Certes, ce n’est pas grand-chose, mais ça fait plaisir.

On apprend un peu par mimétisme, à force de voir les collègues. Au début, j’étais assez terrifié de me retrouver tout seul avec un patient à examiner. L’habitude s’en mêle et maintenant, je suis nettement plus à l’aise. Ça vient au fil du temps.

« Avec le temps, j’ai peur de m’insensibiliser, d’être moins touché »

10/ Un attachement peut même se créer mais vous pouvez aussi côtoyer la mort, un apport psychologique est-il disponible dans ces moments ? Comment procédez-vous lorsque vous y êtes confronté afin que cela empiète le moins possible sur votre moral et votre vie personnelle ?

DA : La temporalité de la médecine d’urgence fait que vous n’êtes pas « attaché » avec les patients comme si vous les suiviez depuis des semaines, des mois ou des années. On peut éprouver un peu plus d’empathie pour certains patients. Par exemple, les dames âgées qui aiment le café au lait me font tendrement penser à ma grand-mère.

Je n’ai pas de recette magique pour les fois où il m’arrive d’être bouleversé par une situation. Cela dépend. Parfois j’y pense de façon récurrente jusqu’à avoir « digéré », parfois j’en parle avec mes collègues. La mort nous la côtoyons au quotidien, en effet. Pour ma part, ce n’est pas ce qui peut m’atteindre le plus. La souffrance me serre davantage le cœur, je crois. L’aide psychologique nous la trouvons beaucoup entre nous ; entre équipes soignantes et du fait des liens d’amitié que nous tissons avec beaucoup de nos partenaires professionnels.

DJ : Pour ma part, ça ne m’est pas encore arrivé d’avoir à affronter un décès dans mon service. Il faut savoir prendre ses distances vis-à-vis de l’hôpital tout en restant réceptif au ressenti du patient. C’est plus facile à dire qu’à faire.

J’ai cette réflexion de me dire qu’avec le temps, j’ai peur de m’insensibiliser, d’être moins touché. Je ne souhaite pas que ça devienne « normal », c’est un moment spécial dans la vie et d’y être confronté au quotidien peut altérer mes émotions.

Une fois, un chef m’a posé trois questions de culture générale. Je n’ai su répondre qu’à une seule d’entre-elles. Il m’a dit : «  y a pas que la médecine dans la vie » et je pense qu’il a raison ! Il faut savoir couper et faire d’autres choses à côté.

11/ Enfin, il me semble important de rappeler que vous êtes l’auteur(e) d’un blog où vous y détaillez vos péripéties quotidiennes. Première question légitime : où trouvez-vous le temps d’écrire ? Et quelle est la raison de ces écrits, mettre en lumière la difficulté de votre profession, extérioriser ou simple partage gracieux ?

DA : Entre la 25e et la 26e heure de la journée !! Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit, trop de choses à faire en ce moment. Sinon, j’écris en général en lendemain de garde. J’ai commencé à le faire lorsque j’étais trop fatiguée pour faire quelque chose d’intelligent et qu’il faisait trop froid pour jardiner. C’est un énorme défouloir avant tout. C’est aussi un moyen de transmettre, des étudiants concernés au grand public, des choses qui me tiennent à cœur comme l’intérêt d’une initiation des citoyens aux gestes de premiers secours. Et de partager ma passion.

DJ : J’écris comme ça me vient, quand l’envie m’en prend, si j’ai quelque chose à raconter. Ce n’est pas une activité si chronophage que ça, en fin de compte. J’arrive à trouver le temps car j’aime ça. C’est mon côté littéraire qui ressort. Comme ma consœur, j’ai très peu écrit cette année.

Je tiens ce blog pour faire découvrir, à ceux qui le veulent, mon quotidien d’étudiant en médecine : les réflexions, les questions, les sourires, la fatigue, les joies, les tristesses, les difficultés entre autres.

Oui, je fais ça pour mettre en lumière les difficultés autant que les bons côtés. J’adorais lire les blogs de médecins ou d’étudiants et je me suis dit : pourquoi pas moi ? Ca permet d’extérioriser et de partager son expérience. C’est d’ailleurs ce que j’aime faire. Aider les gens. Que ce soit par mon futur métier, par le récit de mes expériences via ma chaine YouTube où je donne des conseils pour réussir la première année, mon investissement associatif en 2ème et 3ème années au tutorat et à la corporation étudiante. Ironiquement cette année, j’ai eu du mal à m’aider moi-même. Je vais surement redoubler, mais j’espère repartir plus motivé et sur de meilleures bases. Tenir ce blog, c’est un peu ma porte d’évasion : un pied dans le monde médical et un pied en dehors (plus journaliste = rapporter des faits).

Il y a également une dimension nostalgique, ça me renvoie à mes souvenirs. Il m’arrive de relire des anciens articles avec un petit sourire et ça me fait plaisir d’avoir une activité qui varie de l’apprentissage des connaissances.

Les blogs :

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