En août 2014, le Ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve présentait en conseil des Ministres des projets de lois sur l’immigration et le droit d’asile, avec des permis de séjours de durée relativement plus longue, qui devraient être votés avant la fin du premier semestre de 2015.

L’annonce de ces réformes avait exacerbée le discours sur l’immigration dans la classe politique française notamment la droite qui dénonce déjà des mesures qui seraient de « la poudre aux yeux ». Pour Brice Hortefeux, ancien ministre de l’Intérieur, « Depuis l’élection de François Hollande, le gouvernement socialiste a ouvert les vannes aux étrangers venus illégalement sur notre territoire ».

Le concept étranger, autour duquel s’articule ce débat, désigne toute personne qui, à un moment se trouve dans un espace géographique dont il n’a pas l’appartenance. Cette définition simpliste va se développer et connaitre différentes interprétations prenant en compte un ensemble de facteurs notamment liés à l’origine sociale et culturelle. L’INSEE définit l’immigré comme « toute personne née de parents étrangers à l’étranger et qui réside sur le territoire français. Certains immigrés deviennent français par acquisition de la nationalité française, les autres restent étrangers : « Tout immigré n’est pas nécessairement étranger, et réciproquement. La qualité d’immigré est permanente : un individu continue à appartenir à la population immigrée même s’il devient français par acquisition ». La définition polysémique fournit par l’Institut national de la statistique et des études économiques laissent transparaitre la complexité du phénomène migratoire dans son analyse à la fois politique et sociologique. L’on se pose alors la question de savoir comment l’Etat réussit-il à créer et à légitimer une forme de discrimination sociale ?

Aborder cette thématique dans sa trajectoire permet de montrer la construction progressive du concept de l’immigration et les enjeux auxquels il se rattache.

En effet, au début du 20ème siècle, l’épanouissement démographique de la France connait une forte régression. Les conséquences de la première guerre mondiale sur le plan militaire et la baisse du taux de natalité qui s’en est suivi impact sur la population active. Animé d’une crainte de crise de main d’œuvre sur le plan militaire et dans les secteurs économiques, la France s’ouvre à l’extérieur (principalement aux européens) pour contrer la crise. Au milieu du 20èmesiècle, le décollage économique engendre le besoin de main d’œuvre et l’ouverture est étendue aux étrangers non-européens.

Cette ouverture occasionne l’afflux des immigrés qui s’emparent des emplois peu désirés par les français. Les industries entrent dans une phase de dépendance et contribuent au changement de la politique de l’immigration. De nouvelles propositions sont faites dans le cadre de l’installation définitive et du regroupement familial des étrangers en France jusqu’à la récession économique des années 1970. En 1974, l’immigration des travailleurs est suspendue et l’immigration.

Par ailleurs, Abdelmalek Sayad dans son œuvre ‘’Immigration et pensée d’Etat’’ développe un aspect plus sociologique selon lequel « la présence au sein de la nation de « non-nationaux perturbe à la fois l’ordre national et porte atteinte à l’intégrité de cet ordre, à la perfection mythique de cet ordre ». Cette analyse donne l’idée de la nécessité de régulation qui ne peut se fonder que sur la catégorisation, la discrimination.

En France, de nombreuses lois ont été votée pour réguler la question de l’immigration. A l’ère de Vichy, la question de l’appartenance à la population française a suscité d’intenses réactions. Depuis 1974, 36 lois sur l’immigration ont été votées et 7 lois depuis 2011. Ces différentes lois se fondent sur l’évaluation de la valeur de l’individu à travers des caractéristiques qui soutiennent la différence entre les nationaux et les non-nationaux. Ces critères se créent sur des constantes sociales, culturelles, économiques, juridiques et politiques.

D’abord, avant la création du Ministère de l’immigration, la question de l’immigration était gérée par différents acteurs (le patronat, les associations de soutien aux immigrés, les syndicats de travailleurs et l’environnement politique au sens large) défendant des intérêts spécifiques disposant chacun une logique administrative particulière.

A partir de 2007, l’Etat s’impose particulièrement avec la création du Ministère de l’immigration et la gestion collective de la politique migratoire avec le Ministère de l’intérieur, celui de la justice et des affaires étrangères. Plusieurs types d’action vont être misent en œuvre pour réguler la population non nationale sous trois formes :

· Politique migratoire au sens strict : elle renferme plusieurs types d’actions : La régulation/gestion de l’entrée et du séjour des étrangers ; La question de l’accueil des réfugiés ; La politique d’internement et d’expulsion ;

· Politique de la nationalité : l’instauration de la frontière national/étranger engendre des modalités d’acquisition de la nationalité française

· Politique d’intégration : ensemble des actions menées par l’Etat pour favoriser l’intégration (point de vue du logement, travail, politique).

Par ailleurs, après 1974, l’administration et les patrons n’ont plus le monopole de l’influence sur la politique migratoire. A partir de 1974, des acteurs apparaissent et vont jouer un rôle important dans la configuration de la politique migratoire. Il y a perte du monopole administratif et du monopole patronal avec l’intervention de nouveaux acteurs notamment le Conseil d’Etat (juridiction administrative, dernière instance) et le mouvement associatif. Le mouvement associatif qui défend la cause des immigrés joue un rôle important dans la mesure où c’est un contrepouvoir.

L’un des exemples est le Groupe d’information et de soutien des immigrés qui naît dans un contexte de luttes sociales post-soixante-huitardes, de la rencontre entre des travailleurs sociaux, regroupant des juristes et militants qui défendent la cause des immigrés. A cela s’ajoute, vers les années 1990, la création de la Fédération Nationale des Maisons des Potes qui rivalise avec SOS Racisme.

Par ailleurs, en 1972, le Front National est créé. Un parti politique qui s’inscrit dans une logique de lutte farouche contre l’immigration qualifiée comme un ‘’envahissement’’. Cette idéologie s’est propagée dans plusieurs Etats européens notamment dans la Hongrie de Viktor Orbän et d’autres pays comme l’Allemagne et l’Autriche où le nationalisme gagne du terrain.

En définitive, Nonobstant les différentes théories et la trajectoire qu’a connue le concept immigration, cet autre fait social reste soumis à des conditions et à des jugements subjectifs. Tribalat Michèle ‘’Cent ans d’immigration, étrangers d’hier, français d’aujourd’hui : apport démographique, dynamique’’ traite de la positivité de l’immigration tant sur le plan économique que celui social.

Toutefois, Les différentes formes de catégorisation qui se sont instituées ont créé et exacerbées la stigmatisation des étrangers à laquelle l’Etat se réclame comme le traducteur politique et juridique d’une volonté populaire. On pourrait même dire que le durcissement des frontières est démocratique puisqu’il serait voulu par le peuple. Cette idée s’est imposée car elle se base sur une certaine sociologie électorale qui cherche à expliquer les succès électoraux du Front National. L’interprétation commune que l’on voit dans les médias est l’idée qu’il y a une crise économique qui provoque des tensions sur le marché du travail. Ces tensions provoqueraient un basculement des ouvriers en faveur du Front National. De même, la question sécuritaire autour de laquelle est annexée une opinion centrée sur une communauté étrangère qui rejette la culture française favorise la construction d’une opinion publique dirigée vers la légitimation de l’exclusion et de la stigmatisation. Cette idée de l’existence d’une xénophobie populaire se traduit politiquement par un vote en faveur du FN et la montée de l’extrême droite en Europe.

Du point de vue des sciences sociales, ce raisonnement est erroné. Dans l’interprétation du sens commun médiatique, le peuple pose problème et surtout les classes populaires qui seraient irrationnelles et agiraient selon leurs instincts primaires en votant pour le FN. Cette vision pose problème : La montée en puissance du FN s’accompagne d’un discours qui a banalisé le discours du FN. Gramsci : une des principales batailles est celle des idées et il faut réussir son hégémonie idéologique pour faciliter la prise de pouvoir politique. C’est ce qu’à fait le FN. En France, le discours d’extrême droite s’est banalisé : aujourd’hui, il y a un consensus national selon lequel l’immigration pose problème.