A travers une performance captivante, drôle et lucide, Stéphanie Vovor et Amédine Sèdes nous entraînent dans les méandres du monde du travail.

ENTRETIEN

Pouvez-vous nous présenter votre spectacle ?

Stéphanie : C’est un parcours non initiatique sur le monde de l’entreprise : en fonction de la version à laquelle vous assistez*, vous suivez notre héroïne à travers différentes étapes comme la rédaction d’une lettre de motivation, l’entretien pré embauche, son entrée dans l’open space, l’appréhension de nouveaux codes, l’exploration des rapports hiérarchiques…

Il s’agit d’une performance interactive, aussi la spectatrice/ le spectateur est immergé.e dans le dispositif, c’est ainsi que nous reconstituons cette micro-société que peut représenter un open space. Nous en pointons les côtés loufoques, kafkaïens et ubuesques, mais aussi la cruauté, les violences ordinaires sur lesquelles souvent l’on ne prend pas le temps de s’arrêter et que l’on absorbe de manière presque inconsciente. 

*Le format de la performance est modulable, à durée variable et ajustable entre 15 et 45 minutes 

Comment vous êtes-vous rencontrées et avez décidé de monter ce spectacle ensemble ?

Amédine : Il y a eu un appel à projets pour une soirée de performances au centre Wallonie-Bruxelles, et Stéphanie a fait le rapprochement entre nos textes en cours d’écriture qui abordaient tous deux la question du travail, chacun à leur manière. On s’est dit que ça pouvait être intéressant de faire quelque chose de cette matière ! C’était aussi l’occasion de travailler ensemble, chose qu’on faisait déjà au sein du master de création littéraire de Paris VIII dans lequel on était toutes les deux et où l’on s’est rencontrées.

Pourquoi ce nom : Les IrritantEs ?

Amédine : De manière individuelle, nous avions été interpellées par ce mot. Il désigne exactement les personnes dont on veut parler à travers cette performance : celles qui ne se fondent pas dans le moule de l’entreprise ou sont contraintes à le faire et tantôt sont irritées par les micro-aspects du quotidien d’un salarié, tantôt irritent à leur tour par le fait qu’elles n’intègrent pas le bon comportement, la bonne culture.

Stéphanie : Lors d’une de mes expériences en entreprise, un consultant est venu analyser nos méthodes de travail avec pour objectif de « faire la chasse aux irritants », c’est-à-dire de traquer tout ce qui occasionnait possiblement une perte de productivité et l’éliminer. Il pouvait s’agir de processus inadaptés, de temps morts ou de dysfonctionnements, mais aussi, et finalement surtout, d’êtres humains : quand certains postes ont été considérés comme « du gaspillage », on a licencié des collègues et dispatché leur travail entre les salariés qui restaient, en leur demandant d’être plus polyvalents.

C’est aussi ça qu’on raconte : nous sommes toutes et tous des irritantEs potentiel.elles.

Difficile de ne pas y voir un écho au féminisme. Est-ce une thématique qui vous tient à cœur et que vous assumez ?

Stéphanie : Totalement ! J’aime ce E majuscule dans le titre, il met l’accent sur les questions liées au fait d’être une femme dans le monde du travail : le sexisme dans le milieu pro, c’est quelque chose dont on doit parler, c’est encore beaucoup trop banalisé.

Amédine : Le féminisme, on l’expérimente quotidiennement tant dans l’écriture que dans notre vie et ça semble assez indissociable de nos actions et de ce que l’on produit. 

Stéphanie : Symboliquement, occuper une scène, ça raconte déjà quelque chose : on est deux meufs, on est là et on ne s’excuse pas.

L’entreprise, est-ce vraiment un lieu propice pour la littérature ?

Stéphanie : Tout peut être propice à la littérature dès lors qu’on le décide, je trouve l’idée qu’il y aurait des endroits plus littéraires que d’autres complètement à côté de la plaque. L’entreprise, pour moi, c’est un lieu dans lequel il y a une atmosphère puissante, beaucoup d’interactions, du mouvement, des surgissements de vulnérabilité : c’est un terreau littéraire magnifique et terrible.

Amédine : La littérature c’est simplement des mots et elle existe partout où il y a langue, langage, parole. De ce point de vue, l’entreprise est d’autant plus intéressante à traiter de manière textuelle car les mots et expressions chartées y foisonnent…

Dans votre descriptif, vous indiquez avoir occupé à vous deux les emplois de « serveuse, conseillère vie pratique, jeune fille au pair, hôtesse d’accueil, assistante parlementaire, barrista, baby-sitter, chargée d’assistance et commis » : comment avez-vous accumulé ces expériences ?

Amédine : La thune. Comme beaucoup d’étudiant.e.s, on a travaillé, en parallèle de nos études : l’été, pendant les vacances et/ou pendant l’année, lors d’années de césure aussi. Je crois qu’on va simplement là où il y a de la place, avec nos compétences et nos expériences précédentes. 

Stéphanie : On avait besoin de grailler ! Mais ça ne signifie pas que nous n’avons pas pris de plaisir en exerçant ces métiers ; notre performance, ainsi que nos projets de romans, donnent aussi leur place à la satisfaction de maitriser et de mettre en pratique de nouvelles techniques, aux rencontres et autres moments de grâce qui ont lieu via le travail.

Pensez-vous que votre approche de l’entreprise est plus pertinente du fait que vous y ayez réellement travaillé ?

Amédine : Je ne sais pas si c’est plus pertinent mais je pense que c’est sans doute différent. On peut en savoir beaucoup sur un sujet à travers des recherches approfondies, des lectures, des retours d’expériences et des écoutes de témoignages par exemple. En revanche, on aura beau savoir sur le bout des doigts comment fonctionnent les ficelles de telle ou telle boîte, on ne connaîtra ni le goût de l’expresso machine, ni le degré de confort des sièges, ni l’odeur du frigo de la salle de pause. Ce sont des détails triviaux mais c’est aussi ce qui participe à l’identité d’un lieu.

Stéphanie : Nous avons un endroit d’exploration très lié au sensible, j’imagine que quand tu trempes direct ton crayon dans le cambouis, le basculement vers l’intime s’opère plus facilement. Je crois cependant qu’on peut écrire un grand texte sur des choses que l’on n’a pas expérimentées soi-même, et à l’inverse raconter du vécu en ne convoquant rien du tout !

Comme le dit Amédine, c’est un atout lorsqu’il s’agit d’aller dans le détail, et ça nous permet aussi de ne pas fantasmer un milieu ou une figure du travailleur/de la travailleuse.

Y a-t-il des anecdotes ou des personnages réels dans vos textes ?

Stéphanie : Nous ne sommes pas dans le témoignage ou l’autofiction, cependant notre matière première, c’est le réel, c’est à partir de ça qu’on invente des histoires qui sont à la fois imaginées et vraies.

Quels sont vos autres projets autour de l’écriture ?

Amédine : Nous avons nos romans en cours d’écriture, ils sont très prenants et nous souhaitons toutes les deux les terminer dans l’année.

En parallèle, on crée un livre qui est une exploration des sons, mêlant texte et illustrations et plein de nouvelles choses qui devraient arriver avec d’autres camarades, avec surtout une envie d’expérimenter tant l’écrit que l’oral, les formats audio et les lectures en direct…

L’INTERVIEW PERSO/ STÉPHANIE VOVOR

Quelle héroïne de fiction t’inspire ?

La narratrice dans Le mur invisible, de Marlen Haushofer. Ce livre raconte l’histoire d’une femme qui se retrouve seule et doit survivre en pleine forêt, après le surgissement d’un mur invisible la coupant du reste du monde.

J’aime beaucoup les robinsonnades, et c’est la toute première que j’ai pu lire avec une femme comme personnage principal. Elle éprouve complètement la vie, les renoncements, le deuil, le rapport à la nature dans toutes ses formes, et toujours elle pense : c’est un chouette portrait de femme.

Connais-tu l’angoisse de la page blanche ?

Pas du tout ! J’écris tout le temps, même si parfois le rendu est catastrophique. Je suis à un stade de ma vie où je suis frustrée de ne pas avoir pu exprimer plein de choses, les mots ont tendance à se bousculer plutôt qu’à se faire rares.

Lorsque que tu écris une histoire, en connais-tu déjà le dénouement ? Suis-tu un plan détaillé ?

Absolument pas. Ça me plait d’errer, être dans le parcours, et pas dans l’application d’artifices narratifs ou dans une démonstration surarticulée. Ce que j’aime dans la littérature, c’est ce qui nous échappe, je crois que si je connaissais avec exactitude le déroulé et la fin de mon histoire, je n’aurais plus envie de l’écrire.

Un ouvrage à nous recommander ?

Oblomov de Gontcharov. Beaucoup trop méconnu et sous coté, c’est dommage. Il m’a fait chavirer ! C’est l’histoire d’un type qui est un vrai branleur, enfin disons qu’il a un penchant assez massif pour l’assoupissement. Ça parle de flemme, d’engourdissement, d’incapacité, d’allant vers l’entropie. De dépression aussi je trouve, en filigrane. Il y’a cette phrase à la fois toute simple mais avec des tas de résonances : « Dès les premiers moments de mon existence, j’ai su que je m’éteignais ». C’est un livre rare, avec beaucoup de douceur, de violence et de questions, le genre qui continue à vous hanter des années après l’avoir lu.

Ta destination de rêve pour les vacances ?

La chute de reins de Michael Fassbender.

Quel est ton petit plaisir coupable du moment ?

Totally Spies ! J’ai découvert pendant le confinement qu’il y’avait des saisons entières dispo sur Youtube. J’ai franchement honte, parce que je les mate avec exactement la même jubilation et le premier degré que quand j’étais petite. Il serait temps de grandir un peu mais bon, on verra plus tard.

L’INTERVIEW PERSO/ AMEDINE SEDES

Quelle héroïne de fiction t’inspire ?

Romarine, de la série jeunesse L’espionne écrite par Marie-Aude Murail et illustrée par Frédéric Joos. Je l’adorais quand j’étais petite et je pense toujours que c’est une héroïne un peu décalée et hors-norme à laquelle il est agréable de s’identifier !

Connais-tu l’angoisse de la page blanche ?

Ça arrive de ne pas avoir d’idée, envie ou tout simplement le temps de se consacrer à l’écriture. Parfois aussi, après une journée de travail, on a plus l’énergie nécessaire. C’est frustrant mais c’est aussi le signe qu’une pause est nécessaire et j’essaye de prendre le temps de faire autre chose.

Lorsque que tu écris une histoire, en connais-tu déjà le dénouement? Suis-tu un plan détaillé ?

J’écris beaucoup sur des impulsions et c’est aussi pour ça que souvent mes textes sont courts ou bien assemblent plusieurs fragments. J’écris rarement des histoires (du moins des longues) donc c’est souvent des textes assez courts. Pour le roman sur lequel j’ai travaillé pendant mes deux ans de master, c’est parti de fragments qui n’étaient initialement pas du tout prévus pour aller ensemble et j’ai beaucoup écrit à l’instinct : un peu plus de ci, un peu moins de ça…. Le plan arrive maintenant, plutôt sur la fin, pour finir de structurer et pour des soucis de cohérence. Après, j’imagine que ça dépend aussi des projets et peut être que la prochaine fois ce sera l’inverse !

Un ouvrage à nous recommander ?

L’Opoponax, de Monique Wittig. On me l’a conseillé l’été dernier et ça a été un pur bonheur à lire.

Ta destination de rêve pour les vacances ?

Un endroit où il y a de la nature, des belles lumières et des randonnées à faire. Pour être covid-friendly je dirais les côtes et îles bretonnes, ou bien les Pyrénées.

Quel est ton petit plaisir coupable du moment ?

Les teen movies et la télé-réalité, mais ça c’est un peu toute l’année. En ce moment je regarde les vlogs d’août de LenaSituations, un par jour tout le mois d’août, c’est mon rendez-vous Youtube de la journée.

Pour en savoir plus et assister à la performance :

https://www.stephanievovor.com/les-irritantes