En 1989, le collectif féministe Guerilla Girls publiait une affiche aujourd’hui mythique, concernant le Metropolitan Museum of New York :

« moins de 5% des artistes de la section art moderne sont des femmes mais 85% des nus représentent des femmes ».

Cette affiche nous interpelle et nous demande si les femmes doivent être nues pour entrer au musée.

Cela soulève un point important encore aujourd’hui, celui de la présence d’artistes femmes dans les musées. Bien souvent avons nous en tête cette image de la femme muse, langoureuse et sensuelle, comme l’Odalisque d’Ingres (tableau de 1814, exposé au musée du Louvre, Paris) que reprend l’affiche.

Mais n’oublions pas que les femmes n’ont pas fait qu’inspirer les plus grands artistes, elles l’ont aussi été.

  • LE NU FEMININ DANS L’ART

L’importance du nu féminin que révèlent les chiffres publiés à l’époque par les Guerilla Girls s’explique par son histoire.

L’Antiquité a glorifié le nu, qu’il soit masculin ou féminin à travers les représentations de divinité en sculpture ou peinture comme le montrent les collections impressionnantes du musée du Louvre, de statues comme de vases (ces derniers sont exposés dans la Galerie Campana, à découvrir ou redécouvrir). Les corps, idéalisés, sont étudiés, analysés et représentés avec une grande justesse anatomique.

L’un des premiers nus féminins en sculpture serait l’oeuvre de Praxitèle, célèbre sculpteur grec qui a vécu au IVe siècle avant notre ère. L’Aphrodite de Cnide représente donc la déesse nue, s’apprêtant à entrer ou à sortir du bain, tenant d’une main un linge. Mais il ne faut oublier le contexte des œuvres antiques, un contexte religieux, les statues étant placées dans les temples et faisant l’objet de culte. Dans le cas de l’Aphrodite de Cnide, la nudité est un attribut de la déesse de l’amour et de la sexualité.

Image: Aphrodite de Cnide, copie romaine du IIe siècle d’après un originale de Praxitèle, musée du Louvre, Paris.

Au Moyen Âge, l’Eglise est riche et puissante. Principale mécène et commanditaire, l’art se met principalement à son service. Ainsi, la représentation de la nudité se fait moins fréquente et sert surtout à rappeler la condition de l’Homme, imparfait et mortel, condition liée au péché, à travers la figuration d’Adam & Eve ou d’allégories de figures du Mal.

Gauche: Avant-corps gauche du portail de l’église de l’abbaye de Saint-Pierre de Moissac. Dans la partie droite, en bas, on peut voire une figure féminine enroulée de serpents: la Luxure.

Droite: Le péché originel, Queste del Saint Graal, France Ahun, vers 1470, manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de France. (Français 116, fol. 657 v )

La Renaissance remet le nu à l’honneur, puisant son inspiration dans l’Antiquité tant d’un point de vue idéologique qu’iconographique. Le corps de la femme nue devient un sujet d’excellence mais à condition qu’il n’y ait aucune connotation explicitement érotique. Le contexte doit toujours être mythologique, historique. Le corps dans une représentation sexualisée sera souvent celui d’étrangères, d’autres cultures, d’autres temps. Cela est notamment le cas au XIXe siècle avec le développement du courant orientaliste. Les peintres voyagent et représentent ces femmes sensuelles, dans des positions lascives. Il  y a tout un imaginaire qui se développe autour de la femme orientale et des harems. Le nu féminin est d’une certaine façon toujours distancé de la réalité. 

La naissance de Vénus, Sandro Botticelli, 1485, Galerie des Offices, Florence.

Intérieur de harem, Théodore Chasseriau

Le XIXe siècle est aussi celui du nu scandaleux. Certains peintres ont choisi de ne pas respecter la convention du nu historique ou mythologique. C’est le cas par exemple d’Edouard Manet (1832 – 1883), peintre français majeur de ce siècle. Inspiré par les peintres italiens qu’il découvre lors d’un voyage à Florence, il peint Olympia (à droite) en 1863, aujourd’hui conservé et exposé au musée d’Orsay. Les critiques ignorent l’inspiration directe qu’est La Vénus d’Urbin peinte par Titien en 1534 (à gauche) pour ne voir que la représentation d’une demi-mondaine et des symboles de lubricité comme le chat noir à la queue relevée.

Le peintre est également connu pour le scandale lié à son tableau Le déjeuner sur l’herbe, présenté au Salon des Refusés en 1863, également conservé au musée d’Orsay.  La présence d’une femme nue entourée d’hommes habillés à la mode de l’époque, le contexte contemporain choque le public mais le style également. Le peintre propose une façon nouvelle de peindre, en rupture avec une quasi absence de profondeur, une perspective ignorée et des contrastes de couleurs très brutaux.

 Dans l’art moderne et contemporain, les conventions tombent et la rupture est nette. La réflexion de Lucian Freud sur le nu est intéressante, jouant sur la différence entre « nude » et « naked« , nu et déshabillé.  Ce n’est pas juste le corps nu qui est représenté mais la personne mise à nu. Il veut représenter le corps dans toutes ses torsions et s’éloigner des poses académiques et gracieuses.

« Ce qui m’intéresse vraiment chez les gens, c’est le côté animal, dit-il. C’est pour cela que j’aime travailler à partir de leur nudité. »

 Le nu s’immisce aujourd’hui dans tous les genres, peinture, sculpture, photographie et berce nos quotidiens à travers films et publicités jusqu’à le banaliser. Mais dans notre société patriarcale, malgré une prise de conscience progressive avec le mouvement féministe, cette banalisation peut aller jusqu’à la dégradation de l’image de la femme. Elle diffuse une certaine idée de la femme qui est en décalage avec la réalité. C’est le cas par exemple de la campagne de Suit Supply, marque néerlandaise de vêtement pour homme. Toutes les photos ont des connotations érotiques. Les hommes, en costume sont montrés dans des scènes soumettant des femmes, scènes proches de viol.

Cette campagne est complètement en décalage avec les débats actuels et les combats menés contre la culture du viol, la place de la femme dans notre société et sa revalorisation. Quel exemple donne-t-elle? En voyant ces images, quelles attentes vont avoir les hommes? Pas les bonnes. Cela est valable pour les différents médias, différents supports artistiques.  C’est le cas du cinéma par exemple et la volonté de proposer plus de rôles sérieux aux femmes, des rôles de battantes, des héroïnes dans lesquelles les femmes peuvent se projeter, peuvent espérer ressembler.

  • LES FEMMES ARTISTES

Dans l’histoire de l’art, les femmes ne sont pas absentes mais comme l’ont soulevé les Guerilla Girls, elles sont très peu présentes. Cela est à mettre en lien avec le système culturel. Bien que les femmes ont participé, à l’Antiquité comme au Moyen Âge, à certaines productions artistiques comme celles de céramique, de tapisserie, elles ont été exclues de la formation aux Beaux-Arts, de ces genres dits nobles que sont la peinture, la sculpture et le dessin.

A la Renaissance apparaît un certain nombre de femmes peintres, bien souvent filles de peintres ou alors épouses mais ne sont pas reconnus comme le sont les grands maîtres. Elles sont limitées à certains genres et sont bien souvent critiquées d’office à cause de leur sexe. 

En France, le changement s’opère progressivement à la fin du XVIIe siècle avec l’ouverture de l’Académie aux femmes. Le XVIIIe siècle voit donc l’essor de portraitistes femmes de talent telles qu’Adélaïde Labille-Guiard, grande rivale de celle qui a été la peintre officielle de Marie-Antoinette, Elisabeth Louise Vigée-Lebrun. Elle ose s’aventurer à d’autres genres, exécutant en plus des portraits, des paysages, des scènes de genres et des sujets mythologies et allégoriques, s’essayant au grand genre qu’est la peinture d’histoire avec le tableau La Paix ramenant l’Abondance daté de 1780.

Cette ouverture amorcée abouti au XIXe siècle et au XXe siècle à un vrai combat politique et social. La femme veut s’affirmer en tant qu’individu à part entière et donc artiste à part entière. Les genres s’ouvrent et se décloisonnent, permettant aux femmes d’être relativement reconnues comme de véritables artistes, des maîtres. Mais la reconnaissance se fait bien souvent a posteriori. Berthe Morisot (autoportrait au bal, 1875) en est un exemple. Membre fondatrice et doyenne de la Société Anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs avec Renoir, Pissaro ou Monet, elle est souvent négligée au profit de ses confrères. Sur sa tombe ne figure que son nom accompagné de la mention « épouse d’Eugène Manet« , le statut de femme peintre n’étant pas reconnu à son époque. Longtemps restreinte à des collections privées, son oeuvre a été diffusée qu’à la fin du XXe siècle avec une exposition en 1997 au musée Marmottant-Monet qui aujourd’hui conserve plus de 80 œuvres de l’artiste.

Que les musées proposent des rétrospectives monographiques d’artistes femmes, cela ne fait que peu. De 2009 à 2011, le Centre Georges Pompidou présentait « Elles« , parcours thématique et chronologique sur les artistes femmes. Toujours à Paris, Elisabeth Louise Vigée-Lebrun a eu le privilège au Grand Palais en 2015 d’une monographie qui a eu un grand succès.  Sonia Delaunay, artiste pluridisciplinaire du XXe siècle, a eu également ce privilège au musée d’art moderne de la ville de Paris en 2014. Toujours nommées artistes- femmes et non juste artistes, cela nous rappelle que la route est encore longue. Malgré ces expositions rétrospectives, les femmes sont encore peu présentes dans les musées, dans les expositions permanentes.

Certes, faute à l’Histoire qui a vu des marchands changer les signatures des femmes et les remplacer par des noms masculins, qui a empêché aux femmes d’accéder à cet univers ou de s’y épanouir publiquement et pleinement. Mais la prise de conscience a eu lieu et il est temps pour les musées d’accomplir ce travail de reconnaissance, aux manuels d’Histoire mais aussi aux chercheurs de se pencher sur la question.