Le « Prose Elite » Médine

J’ai découvert Médine au détour d’un projet du collectif rap engagé du Havre La Boussole (créé en 1999) avec Ness & Cité (Proof et Sals’A), Bouchées Doubles (Tiers Monde et Brav), Médine, Samb, Koto, Enarce et Aboubar. J’ai vu pour la première fois leurs visages dans le clip Le Savoir est Une Arme.  J’ai mis sur la carte du hip hop français : Le Havre !

Le groupe La Boussole a sorti trois albums et un maxi. Nous avons eu On fait comme on dit en 1999, Rappel, l’EP Rappel part.2 en 2002 et Le Savoir est Une Arme en 2004. Les paroles du rappeur Médine sont un peu la boussole qui va le guider dans sa carrière en solitaire « d’un ancêtre tiraillé et d’un savoir enrayé. A quelle école crois-tu qu’on fait nos armes. A celle de la vie où le coq est notre alarme ».  La Boussole est devenue Din Records en 2002.

11 septembre, Récit du 11e jour fut le premier album de Médine (2004). Un classique, un ovni, la pochette exprime tellement de non-dit. Nous nous sommes tous pris une rafale de lyrics et de controverse tout droits sortis de Normandie. Le clip sombre et inquiétant 11 septembre en a été l’apogée « j’recrache le drame du monde qui nous entoure ». Le style est direct, conscient et polémique. Médine s’incarne à travers des paroles très intuitives, d’une qualité lyriquale rare.

Puis, le succès venant Jihad, le plus grand combat est contre soi-même (2005) sera son second opus. Deux sons ont retenu mon attention : Poussière de Guerre avec  le parolier du Val d’Oise Lino (Arsenik) « ma liberté, elle marche à pied, pas en BMW. On revient lever les foules, sans brevet, nos poèmes ». Le second morceau est le pacifique Jihad « Ceux qui choisissent la solution militaire. N’ont-ils pas vu qu’elle nous dessert beaucoup plus qu’elle nous sert? ». Le rappeur havrais nous interroge sur le cycle guerre et paix. Dans le maxi Table d’écoute (2006), l’artiste nous a fait un son hommage aux « anciens » du rap français des années 1990 et 2000 « certains m’ont donné envie de comprendre les choses. Quand d’autres m’ont donné envie de gueuler ces choses. Sais-tu vraiment ce qu’est le rap français ? ».

Après la Don’t Panic Tape (2008), Médine enchaîne la même année avec son troisième projet Arabian Panthers en référence au mouvement des Black Panthers. Il nous présente un son autobiographique d’anthologie de près de 10 minutes Arabospiritual « Moi j’écris comme un greffier de l’encre au bout d’une griffe. Productif mais sans faire de l’alimentaire. C’est tout le défi du R.A.P contestataire » . Il faut l’écouter pour comprendre les difficultés d’être un artiste indépendant, conscient, et pris de haut par les médias spécialisés car il n’est ni de Paris ni de Marseille mais de la ville du Havre. Productif, le rappeur sort Table d’écoute 2 (2011) et Made In (2012). Ce sont des projets intermédiaires de qualité avec des sons comme Téléphone Arabe en collaboration avec 7 autres rappeur-ses et l’émouvant titre Alger Pleure, un hommage au 5 juillet 1962 (date de l’indépendance de l’Algérie).

2013 sort le quatrième album Protest Song avec le bouillant Cadavre Exquis avec le (déjà) talentueux Alivor « Mes petits à l’école n’ont pas la moyenne, ne sont pas imbéciles. Pas indécis, leur cerveau c’est dans la té-ci qu’ils l’investissent ». Nous avons le bon crossover avec le rappeur « Perdu d’Avance » Orelsan dans Courage Fuyons et son très doux refrain chanté « les bouffons d’hier, aujourd’hui sont des Van Gogh. Des Monsieur Propre avec l’hygiène de vie d’Hancock ».  Enfin, l’introduction rageuse et éponyme Protest Song (produit par Blastar) « R.A.P.  « Rien A Promettre ». R.A.P. : « Rimes And Progress ». R.A.P. : « Rage And Problem« . R.A.P. : « Rythm And Protest« ». Médine est dans l’état d’esprit d’un révolutionnaire armé d’une plume et d’encre.

Avec l’EP Démineur (2015), le Havrais est en colère. Il rappe sombre avec un flow inattendu. Il remet les points sur les « i » et les barres sur les « T ». L’artiste se relève de ces années où il a été calomnié, dénigré, marginalisé, communautarisé. Il est talentueux et incompris. Ses rencontres avec Kemi Seba et Dieudonné n’ont pas amélioré son image. Il le dit dans Reboot et MC Soraal. Dans Grand Médine, il répond aux intellectuel-le-s, aux journalistes et aux militant-e-s de l’égalité et contre le racisme « Bullshit, j’suis d’aucune église, d’aucun extrême et d’aucun gauchisme ». Il sort le controversé Don’t Laik dont je ne partage pas la ligne politique. Il enchaine avec Speaker Corner « 10 ans plus tard, j’amène mon message par les voies de la provoc’. On prend les mêmes et on recommence, get up stand up & wake up ». Dans ce clip, Médine se fait porte-parole de la rue et de l’éveil citoyen. #Faisgafatwa montre l’étendue de son talent et de ses lyrics acérés « À ceux qui parlent sur les marches de Minibar. Comme s’ils étaient dans les halls de l’immeuble. Sans insulte et sans dommage, j’crois que tout est critiquable. Je ne veux pas d’ton swag du Sultanat d’Oman ». Enfin, Démineur conclut le court projet où il expurge ses vieux démons, revient sur lui-même. Il est Médine « j’démine, ils me prennent pour un poseur de bombes. Ils nous prennent pour de sombres démons. J’écroule les murs pour faire des ponts. On ne lira pas mon nom sur les monuments du monde, j’démine ».

Après ses tournées nationales, Médine arrive avec son 5e album solo Prose Elite (2017). L’artiste conscient revient apaisé avec du panache avec Rappeur 2 Force en lien avec un ancien son Rappeur de Force (extrait du projet de Rim’K Illégal Radio) en 2006 « J’ai promis d’arrêter la provoc’, j’ai pas promis d’arrêter de mentir ». Il revient sur son passé de rappeur avec Global « Ce serait marrant de jouer au jeu des sept erreurs. Entre le Médine que je suis devenu et le Global de la première heure ». Tout au long de ses albums Médine fait une série intitulée Enfant du Destin : Sou-Han dans (11 septembre, récit du 11e jour), Petit Cheval dans (Jihad, le plus grand combat est contre soi-même), Kounta Kinté dans (Arabian Panthers) et Daoud dans (Protest Song). Cette fois-ci, il narre dans Rohingyas l’histoire tragique de la petite Nour en Birmanie « Petite Nour fût inhumée, son peuple épuré, entassé dans des charniers. Enfant du destin, enfant de la guerre. Rohingyas, Ouïgours, Sri Lankai, Tibétains, Karen. Et tous les peuples opprimés ».

C’est bien le « Prose Elite » Médine que nous attendions depuis longue date « Un jour, l’Hexagone se souviendra qu’on est la partie noble. Un rappeur qui meurt : une biblio’ qui brûle. J’suis membre d’un gang et d’un club de lecture. Peu taciturne est la langue du bitume ». Ce dernier opus en solitaire reflète bien les différentes facettes de l’artiste. Le jeune Global est devenu le grand Médine.