Catherine Verdier est la fondatrice de Psyfamille et Vice Présidente de Marion la Main Tendue ainsi que l’auteure de plusieurs livres dont #j’aime les autres, les bonnes relations à l’école.

Pour commencer, remettons les choses dans leur contexte : qu’est-ce que le harcèlement scolaire ?

C’est une violence volontaire et répétée d’un ou plusieurs enfants sur un autre et cela peut avoir un impact sur la santé. L’UNESCO a réalisé un rapport à l’échelle mondiale (publié début 2019) faisant état d’un enfant sur trois qui serait l’objet d’un harcèlement. Les chiffres sont aussi alarmants en France puisqu’en 2015 le ministère de l’éducation nationale rapportait un taux de 1 sur 10 ce qui représentait déjà 700k enfants (12 % des élèves en primaire et 10 % des jeunes au collège étaient alors concernés).

On distingue 5 formes de harcèlement : verbal, physique, social, sexuel (concerne aussi les enfants) et enfin, le cyber-harcèlement.

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L’INTERVIEW

Vous axez votre travail sur la prévention et vous dîtes ceci : « pour éviter le harcèlement, il faut réaliser un travail dès le plus jeune âge sur la gestion de ses émotions et notamment redonner du poids à l’empathie et l’estime de soi ».

On doit transmettre ces émotions par l’exemple (au quotidien) parce que ça doit être une hygiène de vie. On appelle cela le vocabulaire des émotions : se connaître soi, repérer ce que l’on ressent, exprimer ses besoins pour, dans un second temps, arriver à comprendre l’autre. L’important est de se rendre compte directement lorsque l’on prononce une phrase blessante pour se corriger et éviter ainsi que l’autre se focalise dessus. L’empathie doit être un état d’esprit. D’abord celle émotionnelle, puis cognitive (accepter que chacun puisse avoir ses avis, opinions).

On doit remettre au goût du jour les émotions et sentiments positifs !! Avant sept ans, l’enfant ne gère pas bien ses émotions et c’est à l’adulte de verbaliser et de poser les bonnes questions : « tu es en colère, pourquoi ? Qu’est-ce qui t’as mis dans cet état ? Etc. »

Certaines écoles mettent des petits ateliers en place avec des doudous ou même de simples dessins qui permettent d’extérioriser ce que l’on ressent.

L’estime de soi se construit sur l’attachement, la valorisation, la bienveillance. On connaît les méfaits de la malveillance sur le cerveau, mais sachez que l’inverse est vraie aussi !

Vous militez aussi pour la méthode Pikas (aussi nommée préoccupation partagée) qui est un entretien individuel avec le harceleur pour évoquer le cas de la victime (sans juger ou culpabiliser). On va alors voir avec lui de quelle manière il pourrait aider sa victime à se sentir mieux.

Votre définition n’est pas tout à fait exacte. Dans le harcèlement scolaire, la notion de groupe est indéniable et Pikas s’appuie sur le fait que dans ce groupe (plus ou moins) passif qui assiste au harcèlement, il y en a toujours au moins un qui n’est pas très à l’aise avec tout ça (peut-être qu’il ricane, mais c’est uniquement pour ne pas se faire remarquer à son tour). Ce que j’essaye de dire, c’est que les témoins sont susceptibles d’agir et de stopper le harcèlement. Si on arrête de rire, il n’y a plus de harcèlement ! Je sais aussi que c’est le plus difficile et l’intérêt de Pikas trouve son origine à ce moment précis.

Cette méthode préventive (avant tout) ne stigmatise pas et est non culpabilisante afin de ne pas traumatiser le harceleur (et de risquer qu’il se ferme). Vous avez raison quand vous dîtes qu’il y a des entretiens avec le harceleur, mais il y en a également plusieurs avec les membres du groupe. On les invite à trouver une solution pour aider la victime à se sentir mieux. On mobilise les énergies du groupe jusqu’à ce que la situation de la victime s’améliore et que l’on estime possible de les laisser en autonomie.

Ma question est simple, qu’est-ce qui nous manque pour démocratiser cette méthode à tous les établissements alors qu’elle semble si simple à mettre en place ? Quels acteurs de la vie scolaire peuvent mener ces entretiens sans risque de faire peur ou de perturber l’élève ?

Pour les acteurs, il pourrait s’agir d’une « brigade » composée de professeurs, de CPE ou encore de parents d’élèves spécialement créée pour cette occasion. Évitons la direction par contre.

Ainsi, chacun pourrait mener ces courts entretiens (5 minutes maximum) dès qu’un problème subsiste dans l’établissement.

Pikas est une méthode suédoise, la Finlande utilise un programme similaire (KIVA) et ces deux pays font partie des bons élèves en terme de lutte contre le harcèlement (leur taux sont parmi les plus faibles dans le monde). Les parents savent que la situation est prise en compte et gérée par les écoles. La sécurité et l’intégrité de l’enfant sont respectées.

En France, ça n’a rien à voir. Certains enfants essayent d’en parler, mais ces confessions déclenchent rarement une réponse efficace du corps professoral (sans doute à cause d’une méconnaissance du sujet). Résultat, l’enfant se referme sur lui et c’est là que ça devient dangereux. C’est d’autant plus incompréhensible quand on sait que la principale crainte des parents sur leur progéniture à l’école concerne le harcèlement.

Il y a un élément qui est arrivé au cours de votre carrière, c’est l’avènement des réseaux sociaux : comment avez-vous fait pour prendre en compte et appréhender ces nouveaux moyens de harceler ?

Dans la mesure où les réseaux sociaux n’ont pas plus de dix ans, le cyber-harcèlement est un phénomène nouveau. Personne n’aurait pu anticiper les effets négatifs et la mauvaise utilisation de ces outils.

La nouvelle génération naît avec un smartphone dans les mains, c’est indéniable.

Il faut alors mettre en place une éducation particulière. Rappeler aux enfants que dès lors qu’une information est publiée, elle est visible par tous et devient indélébile. Avec Snapchat et ses vidéos de quelques secondes, c’est encore plus difficile de leur faire comprendre cela ! Lorsque l’enfant publie, il devient co-responsable avec ses parents devant la justice, d’où l’importance d’obtenir l’accord des personnes apparaissant sur la photo.

Pour le harcèlement, j’insiste sur le fait de ne pas montrer son visage sur les tchats pour éviter le chantage à la webcam, trouver des mots de passe compliqués pour s’assurer de ne pas être piraté(e)… Ce sont des choses assez simples, mais je vous assure qu’il est essentiel de rappeler ces règles de base !

Un autre point sur lequel je voudrais revenir : les enfants ont du mal à comprendre qu’ils peuvent devenir harceleur, ne serait-ce qu’en likant une photo inappropriée qui porte préjudice à un camarade. Appuyer sur ce bouton n’est pas anodin et peut perpétuer ou détériorer encore davantage la situation.

C’est bête à dire, mais en principe, la clé pour sortir d’un harcèlement c’est d’en parler. Seulement, le sentiment de honte est souvent trop fort et on n’arrive pas à le surpasser : comment s’en débarrasser ? Quelles pistes donnez-vous à vos patients ?

Lorsque je reçois un jeune, j’évite lors des deux premières consultations de prononcer le mot harcèlement. Il faut plusieurs séances avant que le jeune l’accepte et mette un mot sur ce qu’il subit. Admettre est la première étape à surmonter et elle est (déjà) particulièrement compliquée. C’est indispensable de le faire pour pouvoir en parler à d’autres par la suite. Oui, ils sont victimes, mais ce n’est pas de leur faute.

Le harcèlement  est-il un phénomène irrationnel qui n’a pas de visage ? Vous ne remarquez pas de similitudes chez ces enfants harcelés (timidité…) ? Le profit du harceleur est, quant à lui, assez semblable : souvent un enfant qui se sent au dessus des autres, car il est sûr de lui, populaire et sait repérer les faiblesses !

Je refuse de mettre des étiquettes sur des enfants, mais on remarque qu’il y a des « profils à risque ». Des enfants dans des situations personnelles ou émotionnelles difficiles (le divorce est le cas le plus répandu) et (sans stigmatiser évidemment) ceux ayant un physique différent (surpoids, maigreur, couleur de cheveux…). Cependant, l’orientation sexuelle reste aujourd’hui la principale source de moqueries (au collège, les insultes fusent et sont dévastatrices) !

Effectivement, le harceleur a souvent un public autour de lui, il est entouré et se sent tout puissant. Il n’agirait pas de la même sorte en étant seul.

Un enfant et un ado n’ont pas du tout le même profil : comment faîtes-vous pour « traiter » les cas de ces deux populations bien différentes ?

Les conséquences sont d’autant plus visibles chez les plus petits alors que l’adolescent a tendance à enfouir ça profondément. Ce dernier veut juste appartenir à un groupe de pairs et va essayer de régler la situation tout seul (ou attendre que ça s’estompe).

Certes, la consultation n’est pas pareil, mais lorsqu’on va en parler dans les établissements par le biais de conférences, c’est la même chose : on parle du groupe, de la réaction à adopter… On insiste énormément et quasiment uniquement sur ce groupe, car c’est le véritable cœur du problème.

Le but des sensibilisations est de dire que la peur et la honte doivent changer de camp. La violence n’est pas normale.

Vous savez, un harceleur va s’attaquer à une personne, mais il ne va pas s’attaquer au groupe entier. La force du groupe peut être très négative si elle se rattache au harceleur, mais l’énergie du groupe est positive dès lors qu’elle prend la défense du harcelé. Tout peut alors basculer, c’est ça qu’on a du mal à inculquer…

On le dit moins, le harcèlement est puni par la loi, c’est un délit pour les enfants de plus de 13 ans (passible de peines de prison et amendes) : vous êtes experte auprès des tribunaux du Luxembourg, quel est votre rôle exactement ?

Cette loi n’existe qu’en France depuis avril 2014 (pas au Luxembourg). En conséquence, j’interviens au tribunal pour des affaires qui ne concernent pas le harcèlement scolaire (sur la famille en général, pour les divorces ou autres).

Le thème du harcèlement scolaire est assez présent dans les médias en ce moment, n’avez vous pas peur que cet effet de « mode » s’arrête ? D’autre part, les acteurs du harcèlement scolaire s’exprimant assez régulièrement, avez-vous la sensation de faire bouger les choses ?

C’est vrai que ces derniers temps, les médias commencent à s’intéresser à ce fléau en dehors de la rentrée scolaire. Maintenant, nous intervenons régulièrement tout au long de l’année. On bouge un peu les lignes, mais c’est comme tout, les mentalités sont assez ancrées. Nos 10 propositions adressées au ministre de l’éducation nationale n’ont semblent-ils pas trouvé écho puisqu’elles n’apparaissent pas dans la dernière réforme, c’est dommage. On va continuer à se battre pour enfin faire baisser ces statistiques insupportables.

D’après vous, le 30.20, qui est le numéro national contre le harcèlement, est-il efficace ?

Malheureusement non. Malgré le fait que ce sont des professionnels de santé (psychologues) au bout du fil qui connaissent le sujet, ils sont débordés, car il manque du personnel. De ce fait, il y a beaucoup d’appels qui n’obtiennent pas de réponse.

Concrètement, avec Marion la main tendue, vous proposez des ateliers de confiance en soi pour les jeunes enfants (dès 6 ans), il s’agit de les mettre en situation et de leur apprendre à s’accepter.

Et un second « Stop bullying and Go on » pour permettre à l’enfant de réagir en cas de violence. Les parents y sont également conviés pour échanger et se donner des conseils entre-eux. Qui vient ?

En règle générale, ce sont surtout des individus confrontés et qui connaissent le sujet. Certains parents souhaitent que leur enfant participe aux ateliers en prévention (en particulier pour les CM2 avant l’entrée au collège, car une vraie crainte existe à ce niveau là). Dans ce cas précis, ils viennent pour avoir des outils pour se défendre eux-mêmes et détecter une situation anormale.