« Il faut avoir des nerfs d’acier pour évoluer dans l’e-sport. »

L’e-sport est en constante évolution et les récompenses des tournois s’élèvent maintenant à plusieurs millions de dollars. Les joueurs doivent être toujours plus performants, c’est pourquoi les coaches ont un rôle essentiel dans une équipe. Nous sommes allés en interviewer un.

NewVO Radio : Peux-tu te présenter ?

Julien : Je m’appelle Julien Ducros, j’ai 21 ans et j’utilise le pseudonyme « daemoN ». Je suis coach et analyste e-sport sur le jeu Overwatch depuis un an. J’ai commencé au début octobre de l’année dernière.

Quand as-tu commencé à t’intéresser à l’e-sport ?

J’ai  commencé sur Call of Duty 4 sur console, à mes 12 ans. Ensuite, je suis passé sur PC avec le jeu League of Legends, en 2012. Je suis entré dans une équipe compétitive, puis j’en suis parti pour me mettre sur Overwatch à sa sortie, en 2016 !

J’étais littéralement scotché à Overwatch, c’en était presque une addiction, alors j’ai naturellement fait de la compétition. En plus, j’avais la possibilité d’arriver dès le début plutôt qu’avec un train de retard, ce qui était un énorme avantage.

 

Pourquoi avoir fait coach plutôt que joueur ?

Au début, mon objectif était d’évoluer en tant que joueur offtank (ndlr : rôle défensif dans une équipe). En septembre 2016, j’ai été contacté pour être manager d’une équipe européenne : j’avais déjà changé de voie. Après ça, j’ai fini par prendre une position de coach chez Gamers Origin, car le joueur Leaf avait bien aimé mon travail quand je l’avais coaché individuellement. C’était une grande opportunité pour moi car l’équipe était la deuxième meilleure de France.

Même si c’était difficile d’abandonner mon rêve de joueur professionnel aussi vite, avec le recul, je pense avoir plus de potentiel en tant que coach. J’aime la stratégie et je ne sais pas si j’aurais pu endurer ce que les joueurs endurent. Cela demande une grande endurance, autant mentale que physique.

Quelles sont les 3 qualités essentielles pour être un bon coach ?

► Pour être un bon coach dans l’e-sport, je pense qu’il faut être très bien organisé, autant pour gérer le planning de l’équipe que pour répondre aux besoins des joueurs.

► Il faut aussi avoir une connaissance globale du jeu. En effet, le coach est amené à prendre des décisions essentielles pour le bon fonctionnement de l’équipe, comme savoir quels joueurs recruter, mais aussi prendre des décisions difficiles comme virer quelqu’un de l’équipe.

► Enfin, il faut savoir faire preuve de sang froid et ne montrer aucune faiblesse. La confiance en soi est vitale pour qu’un coach se fasse respecter par les joueurs de son équipe : sur Overwatch, tu dois gérer six joueurs qui ont des caractères différents et ce n’est pas évident.

Comment s’est passé ton premier tournoi important ?

Gamers Origin,PGW 2016.

Mon premier gros tournoi, c’était la Paris Games Week 2016 avec Gamers Origin. Cet événement m’a beaucoup appris, autant sur mon rôle de coach que sur moi-même.

J’ai dû être intransigeant pour y arriver. C’était un peu comme un rêve pour moi : j’ai rencontré des personnes que j’admirais et c’est là que j’ai eu la sensation d’avoir réussi. C’était l’un des meilleurs sentiments de ma vie.

 

Quel a été le moment le plus difficile à traverser quand tu étais coach ?

Je dirais que ça s’est déroulé avec l’équipe Rogue (ndlr : meilleure équipe d’Europe et des Etats-Unis à l’époque). Quand j’ai été recruté en tant que coach, j’ai dû reprendre les choses en cours de route et c’était le moment où on s’entraînait pour la Coupe du Monde d’Overwatch. C’était beaucoup de travail, mais tout nous souriait et les meilleures opportunités s’offraient à nous !

C’était le nirvana pour moi… sauf qu’on a finalement appris que nous n’irions pas à l’Overwatch League (ndlr : la ligue la plus importante sur le jeu, aux Etats-Unis) et qu’en plus, la structure allait lâcher notre équipe : d’un coup, on s’est tous retrouvés sans rien. C’était une énorme claque. Nos résultats ont été beaucoup impactés et même si j’ai sacrifié des choses pour redonner la flamme aux joueurs, je n’y suis pas arrivé. J’étais impuissant face à la situation et c’était une horreur.

Comment gères-tu les moments de crise dans ton équipe, comme les conflits entre joueurs ?

C’est très compliqué à gérer pour moi. La meilleure solution que j’ai trouvé est celle de prendre le blâme le plus souvent possible : si on laisse les joueurs se disputer, l’équipe finira par se séparer. En plus, en tant que coach, je suis censé être la personne la plus objective car j’ai la vue omnisciente sur ce qu’il se passe. Au final, c’est mon rôle de pointer les erreurs des joueurs.

Peux-tu me décrire une journée-type d’entraînement ?

Elles varient énormément en fonction des équipes et du calendrier compétitif. Je vais prendre l’exemple du bootcamp (ndlr : entraînement intensif) que j’ai fait en tant qu’analyste chez Movistar Riders.
► 10h – Réveil pour tout le monde, puis trajet vers la gaming faculty (ndlr : le lieu d’entraînement).
12h – On détermine la stratégie du jour à travailler en jeu.
► 13h – Pause déjeûner.
13h30 – Premier match amical, qu’on appelle un scrim.
► 15h30 – Pause de l’après-midi.
16h – Deuxième scrim.
► 18h – Autre pause (souvent entâchée par une mise au point globale).
19h – Dernier scrim, où l’équipe doit jouer la version finale de la stratégie développée.
► 21h – Dîner puis temps libre.
2h – Tout le monde doit dormir.
C’était ce rythme pendant deux semaines. Mon rôle était de mettre en place ces stratégies à travailler, en plus de les accompagner pendant leurs scrims, ce qui me rajoutait une charge de travail.

daemoN à la Blizzcon, à Los Angeles.

« Avant de faire des performances, il ne faut pas se mettre des étoiles dans les yeux. »

Aujourd’hui, vis-tu du coaching dans l’e-sport ?

Même en étant à un très bon niveau, sans être tout en haut de l’échelle, on ne gagnera pas un SMIC. On est encore plus précaires que les joueurs et moins respectés. Me concernant, je ne gagne plus ma vie aujourd’hui en tant que coach car je suis en recherche d’équipe.

Comment ton entourage a-t-il réagi face à ton choix de vie ?

Ma sœur pensait que les jeux-vidéos étaient une drogue et mes parents étaient méfiants… je ne leur en veux pas, car c’est vrai que ça impactait sur mes études et ça n’allait pas m’apporter une pérennité économique. C’est pourquoi mes parents ont posé des conditions quand j’ai pris mon année sabbatique après le bac.

Quand j’ai commencé à évoluer, évidemment, mes parents ont été rassurés et ils m’ont soutenu : ils voyaient que je partais tous frais payés, que je passais dans des émissions et que je gagnais un peu d’argent. En fait, je pense qu’il faut se mettre en tête de prioriser la performance à l’argent. Si tu es performant, au bout d’une certaine expérience, tu auras le salaire… mais avant, il ne faut pas se mettre des étoiles dans les yeux.

Qu’attends-tu de l’Overwatch League ? As-tu déjà une équipe favorite ?

Mon attente est qu’elle aide l’e-sport à se développer en général : si j’avais de l’argent et des contacts, j’aurais certainement investi dans un projet comme l’Overwatch League, car aujourd’hui, il faut avoir des nerfs d’acier pour évoluer dans l’e-sport et c’est ce genre de tournois qui le fera évoluer, notamment pour que les générations futures aient des contrats plus protecteurs.

Sinon, pour ce qui est des équipes, je vais surtout suivre Seoul Dynasty et New York Excelsior, car les joueurs m’intéressent et leurs couleurs ont la classe !

Quels sont tes projets ?

D’abord, j’aimerais trouver une bonne équipe pour la ligue européenne Contenders. Je souhaite aussi faire du contenu YouTube sur les analyses du jeu. J’essaie de me créer un aspect média, car j’ai remarqué que je n’avais pas été visible du tout cette année malgré mon travail, ce qui m’a beaucoup sanctionné… et mon objectif principal est d’entrer à l’Overwatch League, pour la saison 2 voire avant (ndlr : pour l’année 2019).

 

Merci à Julien pour nous avoir accordé cette interview. On espère qu’il atteindra ses objectifs ! Vous pourrez le retrouver sur son Twitter et sa chaîne YouTube.