Lors de la Fashion Week qui a eu lieu du 21 au 27 septembre 2016, Milan a accueilli 71 défilés et 90 présentations de collections, faisant cohabiter les grandes griffes avec de jeunes stylistes et de plus moyennes gammes.

La mode attire du monde, beaucoup de monde, ce qui fait la joie des hôteliers, restaurateurs et commerçants qui voient leurs établissements complètement remplis durant cette semaine de la mode. Cette dernière a donc une retombée économique indirecte très importante. Elle rapporte pas mal d’argent, environ 48 millions d’euros selon l’adjointe au maire de la ville, Cristina Tajani. C’est un point non négligeable et les dirigeants politiques ont bien compris l’importance de cette Fashion Week.

Laissez moi entreeeeeer, laissez moiiiii~

Pour cette édition, la ville a donc décidé de bien plus s’impliquer que les années précédentes avec le désir de faire de Milan une capitale aussi prestigieuse que Paris, Londres et New York.  Bien qu’étant dans leur sillon, elle reste encore un peu dans leur ombre, en retrait. Le maire de Milan, Giuseppe Sala, veut changer ça et profiter de la semaine de la mode pour faire de la ville un vrai centre culturel.

« La semaine de la mode doit devenir un moment d’attraction pour tous. » Giuseppe Sala

Ainsi, en parallèle des défilés, des événements ont été organisés pour rythmer cette semaine mais surtout, pour ouvrir ce monde bien trop élitiste. Pour le maire, « la semaine de la mode doit devenir un moment d’attraction pour tous ». Il a donc demandé « au système de la mode d’être le plus ouvert et le plus inclusif possible« . Pour l’occasion, le photographe John Rankin expose ses photographies en plein air dans l’exposition « Outside In » sur la via MonteNapoleone, la rue où toutes les grandes marques ont leur boutique, les Champs Elysées milanaises. Le musée Mudec quant à lui accueille l’exposition « Crafting the future » (ouverte depuis le 21 septembre 2016) gratuite pendant trois semaines. L’exposition, organisée grâce à la Chambre Nationale de la mode italienne et le support du ministère du développement économique, met en regard le travail artisanal de la mode et les nouvelles technologies qui peuvent s’y appliquer. Certaines pièces exposées ont été conçues pour l’occasion et vont être vendues après l’exposition.

Vue de l’exposition « Crafting the future »

Cette volonté d’ouvrir le monde de la mode est globale avec la diffusion en live stream des défilés, le « see now, buy now ». Instagram est devenue une véritable plateforme qui attire la jeunesse par son instantanéité, sa rapidité et la visibilité qu’elle permet. L’application attire bien plus que les grands magazines de mode tels que Vogue ou Vanity Fair, #fashion étant l’un des mots clés les plus utilisés. Les mannequins ont des millions d’abonnés sur leur compte quand ces magazines en ont quelques milliers. Qui n’a jamais entendu parler de Gigi Hadid ou encore sa bestah sistah Kendall Jenner?

Kendall Jenner - Gigi Hadid

Gigi Hadid et Kendall Jenner

On observe ainsi depuis quelques années l’émergence d’une nouvelle lignée de stars de la mode qui publient leur vie sur les réseaux sociaux, que ce soient les tenues qu’elles portent ou leurs avis sur des produits ou marques. Bloggeurs-euses, make-up artist… Ces nouvelles figures de la mode qui font rêver tant de monde ne peuvent pourtant pas s’offrir les pièces de créateurs. Même si Internet rend les défilés plus accessibles, la Haute Couture n’en est pas plus abordable et au contraire, reste un milieu réservé à une poignée d’élus. « Parce que franchement, qui peut s’offrir ces robes alors que la plupart d’entre nous a du mal à joindre les deux bouts ?’‘, souligne Lila Sciacca, styliste amatrice.

Comme le rappelle le président de l’association de la via MonteNapoleone Guglielmo Miani, la semaine de la Fashion Week est avant tout un rendez-vous professionnel  et donc « réservé à un cercle fermé« . C’est le moment où les maisons mettent leur réputation en jeu et misent tout pour assurer la clientèle des saisons à venir. Le front row est donc toujours occupé par les mêmes personnalités, journalistes et people, car ce sont eux qui ont le pouvoir de faire peser la balance du bon côté pour chaque maison ou au contraire, les faire plonger. Pas le temps de faire de la charité et laisser entrer n’importe qui partout. C’est un monde difficile où chacun se débrouille pour se faire une place et se bat pour la garder (Ugly Betty, le diable s’habille en Prada et toute autre production américaine sur le sujet nous le rappellent bien).

Et c’est parti pour le show!

Les couturiers l’ont compris, le défilé est un moment crucial pour garantir le succès des collections. Chacun d’eux est un véritable spectacle où tous les détails comptent: musique, lumière, maquillage… Milan n’a pas déçu, notamment avec le défilé de Philipp Plein et sa féerie détournée d’Alice in Ghettoland. Rien que le titre annonce la couleur. Le défilé s’ouvre sur un décor de fête foraine avec des enfants jouant un peu partout et des pseudo-laitiers torse nu. Fergie arrive dans une décapotable rétro et chante ses tubes tout au long du défilé. Une apparition est remarquée, celle de Paris Hilton, parfaite dans son éternel rôle de blonde bimbo fashionista. Pour clôturer cette profusion de couleurs et de kitsch, Fat Joe arrive à son tour pour chanter « All the way up » pendant que les mannequins font un tour de manège.

 

Philipp Plein s’inspire de l’onirisme d’Alice au pays des Merveilles mais aussi des modes de rue, de l’univers hip-hop, mouvement des ghettos noirs et latinos de New York dans les années 1970 (regardez The Get Down, excellente série sur le sujet). On retrouve les lourdes chaînes, les grosses lunettes noires et plein d’autres clichés du genre. Au même moment aux Etats Unis, la communauté noire est victime de violence policière donnant lieu à des manifestations et des altercations qui bercent le quotidien des américains. Pas très judicieux Philipp! Mais ça prouve encore que la mode est vraiment un monde à part. Heureusement ce n’est pas toujours le cas mais cette question mérite bien plus d’articles (patience, vous verrez !).

Une bonne surprise à relever est la présentation de la nouvelle collection de chaussures de Sergio Rossi sous forme de performance au Teatrico Filodrammatici. La danse se met au service de la mode dans un spectacle où poésie, magie et passion se mêlent, digne d’une pièce de Pina Bausch, grande chorégraphe allemande. Comme quoi, la mode n’est pas que kitsch et scandales.

Buon Compleanno Bottega Veneta!

Mais le grand et beau moment a été offert par Bottega Veneta, maison italienne qui fêtait ses 150 ans ainsi que les 15 ans de service du directeur artistique Tomas Maier. Le musée des Beaux Arts de Brera était investi pour présenter des pièces dont le luxe discret en font le prestige, tout en étant sobres et confortables. Pour l’événement, l’actrice hollywoodienne Lauren Hutton a défilé dans un trench beige et portant un sac rouge, tout comme dans le film American Gigolo, trente-six ans auparavant.  Vibrant hommage.

American Gigolo

Richard Gere et Lauren Hutton dans American Gigolo

Lauren Hutton

Lauren Hutton au défilé Bottega Veneta

Ce qui a fait la renommée de Bottega Veneta est le travail du cuir, notamment le cuir tressé. Depuis quelques années, elle a même son propre institut de formation en maroquinerie, assurant l’avenir de cet artisanat. Pour cette année, elle apporte son soutien à l’académie milanaise en offrant une bourse aux étudiants les plus méritants. Elle se place ainsi en véritable défenseur et acteur de la production italienne et participe à la volonté politique de replacer Milan sur le devant de la scène de la mode.

Cette année, les collections femmes et hommes ont été présentées ensemble. Nouveauté sur les podiums, ce fait est à rapprocher du phénomène de l’unisexe qui gagne progressivement du terrain. Différentes marques et enseignes ont déjà proposé des collections allant aux deux sexes (tentative vaine de Zara qui a proposé des t-shirts blancs et des pulls à capuche des plus basiques, pas très innovateur) mais c’est l’une des premières dans le paysage de la Fashion Week qui normalement, consacre un temps spécialement pour la mode masculine.

Zara-unisexe

Zara collection « Ungendered », unisexe, 2016.

Ce à quoi me fait penser la collection Unisexe de Zara

Cette semaine italienne, placée sous le signe des pasta et gelati nous rappelle à quel point la mode est un enjeu à la croisée des mondes. Entre politique et économie, entre rêve et réalité, elle peut aussi être un incroyable foyer artistique, instigatrice de nouveautés.