Les étudiants de l’Université Sorbonne Nouvelle ont détourné des affiches publicitaires sexistes à l’occasion d’une exposition engagée. Si l’exposition est d’ores et déjà terminée, elle n’en reste pas moins une idée inédite et osée qui nous permet de nous questionner sur les images médiatiques que nous recevons au quotidien. Au-delà d’une simple exposition, c’est une véritable réflexion sur les inégalités et sur l’enseignement que mène Laurence Corroy, enseignant-chercheur et maître de conférences habilité à diriger des recherches à Paris 3, qui est également l’initiatrice de ce projet.

Comment avez-vous eu l’idée de cette exposition ?« Dans mes recherches, j’insiste sur le fait que l’éducation aux médias, quand elle est enseignée, doit intégrer la pratique et la création. L’exposition était une façon pratique d’appliquer ma théorie : si on propose aux étudiants de la création, ils seront davantage mobilisés que pour des travaux théoriques. »

Quelles ont été les étapes de la création de l’exposition?

« J’ai d’abord eu l’idée d’un travail sur la place des femmes dans les médias et dans la société. Il est intéressant de travailler sur les représentations dans les publicités car elles nous permettent de nous interroger sur la place des hommes et des femmes dans la société, ainsi que sur les stéréotypes genrés et sexistes. J’ai ensuite pensé au titre « Fais pas ton genre! », qui désigne notre enfermement dans des codes, des comportements, des genres. L’idée d’une exposition m’est alors venue; c’était une façon pratique de vérifier ma théorie selon laquelle les travaux pratiques permettent de mobiliser et de faire réfléchir les étudiants. Plutôt que de simplement repérer des affiches ou des publicités sexistes et genrées, la meilleure façon d’y réfléchir était pour moi de les inverser. Les étudiants se rendent alors compte eux-mêmes de choses qui nous paraissent normales et qui ne le sont pas forcément.

Je tenais à ce que toute la classe y participe, chaque étape de l’exposition faisait l’objet d’un vote à mains levées afin que tout le monde soit mobilisé. J’ai eu la preuve de tous mes écrits théoriques : les étudiants étaient mobilisés, nous n’avons eu que des retours positifs sur l’exposition et l’investissement des élèves a dépassé mes espérances! Beaucoup de gens ayant vu l’exposition m’ont dit : « Il y a des images très fortes, le décalage apporte parfois de l’humour mais fait également réfléchir», on a donc réussi notre pari collectif, qui était de faire réfléchir sur la publicité et au-delà. A la fin du semestre, l’ambiance de la classe avait changé, il y avait un réel rapport de collaboration : les étudiants changeaient et je changeais aussi. Ce qui me bouleverse, c’est le fait que nous ayons travaillé tous ensemble, ce n’étaient plus vraiment des étudiants et je n’étais plus vraiment leur professeur. »

Y a-t-il eu des contraintes auxquelles vous avez été confrontés ?

« Oui, tout d’abord les dates et le lieu, qui nous ont été imposés. Ces contraintes se sont avérées être un bien pour notre exposition, car elles l’ont rendue plus visible par les étudiants et les professeurs. Nous avons eu quelques contraintes techniques, mais aussi beaucoup de soutien de la part de la cellule de communication de l’université, qui était emballée par le projet et qui est à remercier. »

Selon vous, les enseignements théoriques reçus par les étudiants ont-ils eu un impact sur la réalisation des affiches ?

« Oui, j’en suis persuadée. Le travail théorique que nous avons fait au début du semestre a fait la différence et était nécessaire. Mais c’est le projet que nous avons mis en place qui restera dans la mémoire des étudiants; ils se souviendront davantage de ce que l’on a fait que de ce qu’ils ont appris. Pour moi, la théorie doit avant tout être au service de la pratique, et ça, l’université a tendance à l’oublier. »

Quel impact avez-vous cherché à produire sur les étudiants et sur le public?

« Je voulais que les étudiants réfléchissent aux questions de genres et créent eux-mêmes des remplacements. Il en va de même pour le public, l’inversion permet de faire réfléchir les gens. L’une des remarques récurrentes que j’ai pu avoir a été : « on ne se rendait pas compte que les publicités étaient aussi sexistes » ».

Selon vous, en quoi est-ce important de sensibiliser les étudiants et le public au sexisme dans les publicités?

« Au-delà des publicités, il s’agit d’une réflexion globale sur les droits humains. On observe des mécanismes d’exclusions similaires dans le racisme, l’antisémitisme et le sexisme. Si on veut une société inclusive, on doit commencer par changer nous-mêmes, ainsi que ces choses qu’on accepte sans forcément les remettre en question. On peut ensuite commencer à réfléchir aux inégalités à partir du fil conducteur que constituent les inégalités de sexe. A l’Université, nous avons envie que nos étudiants s’en sortent professionnellement, mais il ne faut pas oublier que c’est aussi le dernier lieu où les étudiants peuvent réfléchir pour le plaisir de réfléchir sur la société et ses mécanismes. L’université permet de développer un esprit critique et de réfléchir à la société, c’est ainsi que se construisent des personnes ouvertes et respectueuses des droits d’autrui. »

Prévoyez-vous une exposition du même type pour l’année prochaine?« Je ne sais pas, j’hésite surtout entre le fait de refaire l’exposition ou de mettre en place un projet différent. J’ai envie de faire confiance aux étudiants à venir et de continuer à développer des projets où ils sont visibles et donnent leur travail à voir à tout le monde. L’exposition est un format accessible à tous, qui permet de valoriser le travail des étudiants. Quand les étudiants ont la fierté d’être exposés, il n’y a pas de hiérarchie, la création et l’esprit critique sont au service de tous. »

Un grand merci à Laurence Corroy d’avoir accepté de répondre à nos questions, ainsi qu’aux étudiants qui ont bien voulu nous prêter les affiches qui illustrent l’article.