Jean-Yves Bourgain est un rappeur et slameur que j’ai rencontré dans le métro. Le destin a voulu qu’un sans-abri lâche un freestyle pour nous connecter. Samba m’a donné son cd et nous voilà dans un café à Saint Lazare.

Café et posture attentive pour une entrevue fleuve.

 

I – Pourquoi le blaze de Samba ?

Ce blaze m’est venu au cours de l’année que j’ai passée au Sénégal il y a 10 ans. Avant de partir au Sénégal, j’avais découvert le roman l’Aventure ambigüe de Cheikh Hamidou Kane, un écrivain sénégalais. Dans ce roman le personnage principal s’appelle Samba Diallo. Il grandit dans un village en Afrique de l’Ouest et après être passé par l’école française, il va faire des études de philosophie à Paris et vit des choses qui le changent. Il en vient à se demander quelle sont les parts d’africanité et de francité en lui.

J’ai vécu à peu près la même chose de manière inversée. Je suis parti en 2007 au Sénégal dans un but de découverte et d’étude, j’avais prévu de rester 3 mois et finalement je suis resté 7 mois. En tout j’ai passé 9 mois en Afrique de l’Ouest car j’ai aussi visité le Mali, le Burkina, le Togo et le Bénin. Et depuis, je retourne à Dakar chaque année. Lors de mon premier séjour, j’ai découvert beaucoup de choses qui m’ont fait changer intérieurement, c’est à ce moment que je me suis identifié au personnage de Samba. A Dakar, des amis m’avaient expliqué que dans certaines familles, on appelle le deuxième fils Samba, or je suis le deuxième fils de mes parents… J’ai donc choisi ce blaze pour trois de mes projets : mes deux albums, L’Art m’attend (2009) et Il est temps (2011) et le maxi Sortir du colonialisme sorti dans le cadre de la Semaine anticoloniale de 2010. Aujourd’hui, je travaille sur un nouveau projet mais je le sortirai sans doute sous mon nom de naissance : Jean-Yves Bourgain.

 

II – Ton travail est caractérisé par une ouverture d’esprit et je trouve qu’il y a une africanisation en toi. Ecoutes-tu de la musique africaine par pure plaisir ou dans un but d’inspiration ? Tu as d’ailleurs collaboré avec des artistes africains…

J’aime beaucoup Salif Keïta, particulièrement son album Moffou. Ce qui m’a marqué c’est le fait de parvenir à ressentir des choses malgré la barrière de la langue. Ca m’a beaucoup appris sur le pouvoir de la musique. Mais en dehors de quelques artistes que j’aime beaucoup, je n’écoute pas spécialement de musique africaine. Au Sénégal, j’ai découvert le mbalax bien sûr mais ce n’est pas vraiment par la musique que j’ai été africanisé, plus par le voyage et les enseignements que j’ai reçus à Dakar. Sur place, j’ai côtoyé plusieurs penseurs et activistes qui m’ont initié à une pensée afrocentrée, ça m’a permis d’apprendre à regarder le monde différemment. J’ai appris à voir l’histoire, la France et les relations franco-africaines avec un autre point de vue et bizarrement, c’est à mon retour en France que j’ai eu du mal à me réadapter ! Depuis, je me suis progressivement réadapté en essayant de garder un double regard.

 

Côté son, sur l’album L’art m’attend, il y avait un featuring avec un chanteur burkinabé, Big Desal, qu’on avait enregistré à Bobo-Dioulasso (Burkina-Faso). Dans l’album Il est temps, le titre Hymne à l’étrangeté est un duo avec Souleymane Thiello, un ami que j’avais rencontré à Dakar et qu’on a enregistré quelques années plus tard à Paris. D’ailleurs, j’ai récemment retrouvé Big Desal via les réseaux sociaux et j’ai appris qu’il était aussi venu s’installer à Paris ! Peut-être une nouvelle collaboration en perspective ?

 

Lorsqu’on s’est rencontré, tu m’avais dis que tu es également slameur, tu sortais d’une soirée slam. T’as commencé avec le slam ou le rap ?

J’ai commencé à écrire mes premiers textes à 13 ans. A l’époque, le slam ça existait mais ce n’était pas connu en France. Il y avait des MJC à Saint-Denis par exemple où on apprenait à écrire du rap, on écoutait beaucoup de rap. Pour la petite histoire, Grand Corps Malade c’est un ami de mon frère et je le connais depuis tout petit. Lorsque j’ai appris qu’il faisait du slam je ne savais pas ce que c’était, mon frère m’en a parlé et je suis allé le voir à une session. J’ai bien aimé car il y avait le goût des mots, le sens du rythme et les gens venaient de tous horizons pour partager cette passion pour les mots, on retrouvait aussi une grande ouverture au niveau des thèmes traités. Il n’y avait pas de musique mais du coup ça permettait de jouer avec le silence et le rythme du débit de la voix. Globalement il y a des textes engagées dans les soirées slam, mais ce n’est pas du tout la même l’ambiance que les concerts rap. C’est l’écoute du texte qui prime beaucoup plus que l’énergie, c’est très silencieux, les gens sont concentrés. Les concerts que j’ai donnés se sont toujours déroulés dans ce genre d’ambiance. J’aime bien aussi les ambiances  où ça bouge mais ce n’est pas trop mon truc en tant qu’artiste. J’ai l’impression d’être entre le slam et le rap au final, je fais un genre de « slap » !

 

Le titre de ton dernier projet c’est Il est temps, 16 titres le composent, une grande diversité avec une belle plume et des passages sans filtres. Il est temps de quoi, Samba ?

A  l’époque où j’ai sorti Il est temps, j’étais à un tournant de ma vie : je me suis marié et je suis rentré dans le monde du travail. Il était temps pour moi en quelque sorte de rentrer dans le monde adulte ! D’un point de vue collectif, c’était aussi un titre qui cherchait à secouer les esprits sur toutes les injustices au niveau local, national et international. J’étais dans un état d’esprit de dire qu’il faut qu’on arrête de se plaindre, qu’on se prenne en main pour changer les choses et pas attendre que ces choses se changent d’elles-mêmes. Mais avec du recul, dans cet album, je dénonce beaucoup plus que je propose ! A l’époque je cherchais beaucoup à lutter contre ce qui me dérangeait, aujourd’hui je cherche davantage à lutter pour ce qui me semble meilleur, même si les injustices me révoltent toujours autant.

 

Tu accordes de l’importance au déplacement, notamment dans les titres Yellow cabs (en feat. avec Adek Dark’s) et De passage (issus de l’album Il est temps)J’imagine que l’inspiration est différente dans un autre pays ?

Elle est très différente d’un pays à un autre mais surtout, on voit différemment un même pays selon qu’on s’y trouve ou qu’on en est éloigné. Bizarrement, c’est au Sénégal que j’ai écrit la plupart de mes textes sur la ville où j’ai grandi (L’Île-Saint-Denis, 93) et la France. Le terme de déplacement est majeur pour moi, les voyages ont joué un grand rôle dans mon parcours, mais aussi dans mes engagements. Ce qui m’a beaucoup marqué à Dakar c’est le manque de réciprocité dans les relations France-Sénégal. Un truc tout bête : moi, à 20 ans je pouvais aller au Sénégal sans problème, mes amis du même âge là-bas ne pouvaient pas venir me rendre visite. Je le savais déjà théoriquement mais le fait de le voir et de le vivre, c’est très différents. Sur place, j’ai aussi rencontré la femme qui est devenue mon épouse et quand il a fallu la faire venir en France, ça a été une galère.

Dans le titre De Passage, je parle de cette inégalité face au droit à la migration mais aussi de notre statut de voyageurs en tant qu’êtres humains, de passage sur Terre. On sait qu’on est là pour une durée déterminée et ça nous pousse à voyager intérieurement aussi, du coup. On se questionne sur l’avant et l’après ce passage terrestre. Ce qui m’intéresse beaucoup, c’est tous ces va-et-vient entre les différents mondes qu’on côtoie du fait de ces différents voyages.  

 

En parlant de voyages, une catégorie de personnes devrait moins voyager en Afrique. Que penses-tu du terme colonialisme moderne sachant que beaucoup de pays africains sont le jardin de pays européens ? Depuis longtemps sans que cela cesse, la mainmise a toujours été présente.

Le fait que la colonisation existe toujours sous d’autres formes, je l’ai découvert par le voyage. Je le savais théoriquement. En tant que professeur d’histoire-géo, aujourd’hui, j’enseigne évidemment le programme officiel mais j’essaie aussi de montrer à mes élèves toutes les réalités qui ne figurent pas dans les manuels et qui nous permettent de voir le monde d’une autre façon. On oublie souvent aussi de dire qu’on participe tous au système colonial. On est tous contre les guerres au Moyen-Orient mais on achète tous de l’essence pour faire fonctionner nos voitures… On alimente par notre consommation ces injustices, comme avec nos smartphones, nos tablettes fabriqués avec du coltan… Bref on sait qu’on a notre part de responsabilité, j’ai l’habitude de dire que si chacun balayait devant sa porte, la rue serait plus propre… Et pour rebondir sur les différents mondes dont je parlais, il est important aussi de balayer derrière sa porte !

Ca rend complexe l’engagement. J’ai été éduqué dans un esprit de résistance et en grandissant, je me suis rendu compte de la complexité qui se cachait derrière. Ce n’est pas les gentils contre les méchants, on n’est pas dans un film de Walt Disney. Je vis tous les jours dans le camp qui est privilégié par le système, du coup pendant longtemps je me suis demandé quelle légitimité, quelle crédibilité j’avais à parler, moi Jean-Yves Bourgain, qui suis avantagé par les injustices que je dénonce. Le fait de le reconnaître n’est pas évident mais se défaire de ces privilèges est encore moins facile ! Mais même si on n’arrive pas à tout changer, on fait ce qu’on peut et ce n’est pas pour autant qu’on ne doit pas se fixer d’objectifs. Pendant longtemps, j’hésitais à m’engager par peur de perdre la cohérence et puis j’ai compris que les contradictions ne sont pas forcément négatives. Elles font partie de la nature humaine.

 

Un dernier mot à rajouter ?

J’espère sortir un prochain d’album mais je n’ai pas encore de date. J’ai beaucoup de textes, je suis en train d’explorer la façon de les mettre en musique. Je me demande comment me renouveler, être plus dans le chant, jouer davantage avec le rythme aussi… En tout cas je suis dedans mais je ne me mets pas de pression. Advienne que pourra !