On est tous d’accord. Jouer, créer ou écouter de la musique permet de rêver, de s’évader et nous promet donc une certaine liberté. Dans les pays occidentaux, c’est un simple plaisir partagé ou plus personnel que l’on consomme sans réfléchir. En Iran, c’est un acte de courage et de rébellion assumé. Parce que nous ne nous rendons pas compte de ce que c’est que d’être privé d’un loisir aussi classique, l’écriture d’un tel article me semble indispensable.

« En Iran, un événement musical n’est pas banal. Il y a beaucoup d’adrénaline, que ce soit du côté des artistes ou du côté du public. À tout moment, tu peux être arrêté. » (Article du courrier international)

Des lois en vigueur très strictes

Depuis la Révolution Islamique de 79, la représentation de la musique occidentale dans l’espace public est foncièrement « haram » (interdite par la religion). C’est pourquoi plusieurs styles de musique sont (presque) inconnus des iraniens : le rock et le jazz en font partie. La raison invoquée est l’excitation que cela peut provoquer sur la jeunesse iranienne et par conséquent, les détourner des préceptes religieux chiites qui sont intrinsèquement liés au régime. Poussant la répression à son maximum, le gouvernement va même jusqu’à surveiller des concerts pour s’assurer que le public reste calme et ne s’emporte pas sous les performances musicales. Cette dernière situation n’est possible que lorsque les autorités ont accepté la tenue du spectacle. Là encore, les règles sont précises et inflexibles. Par exemple, il est demandé aux musiciens de ne pas parler de politique et d’amour (contraires aux principes islamiques). Difficile lorsque l’on sait que la musique traite quasi-exclusivement de ces thèmes et se sert de son influence pour faire passer des idées ou dénoncer des faits graves. Lorsqu’un artiste ne peut pas se passer d’une représentation publique, il peut décider de changer les paroles de ses chansons pour s’accommoder aux mœurs. Cela dénature forcément le travail initial du compositeur, mais est indispensable pour tout artiste désirant faire carrière. Ainsi, l’Etat Iranien cherche à passer sous silence le message des artistes qui peut comporter des critiques sur sa propre administration. Force est de constater que la liberté de créer et de diffusion n’est alors pas respectée et une partie de la culture (la musique entre autres) est ostensiblement censurée. Pire, les artistes peuvent être utilisés contre leur gré pour faire la propagande de la politique en place. C’est le cas avec Tataloo, un chanteur aux paroles acerbes, qui devient subitement le parfait communiquant vantant les décisions du gouvernement (http://observers.france24.com/fr/20170426-chanteur-iranien-rebelle-underground-amir-tataloo-publicite-guide-supreme-autorites).

En réélisant le président modéré Hassan Rohani, le peuple pensait assurément que les interdictions pleuvraient moins. C’était sans compter sur l’importance du leader spirituel, l’ayatollah Khamenei. En effet, ce dernier aura toujours le dernier mot, car il est le personnage clé de l’Etat iranien (désigné à vie en 79 par un cortège de savants et d’experts du droit islamique) (*). Or, s’il considère que le concert n’est pas compatible avec la morale en vigueur, il le supprime. La religion est l’un des piliers fondamentaux de l’Iran et les lois restrictives qui s’appuient dessus la dépassent outrageusement ! Celui qui gère le ministère de la culture et de la guidance islamique, Ali Jannati, est désigné non pas par le Président, mais pas Khamenei en personne. Ce qui explique la difficulté de changer les choses. Les lois et les décisions encadrant la musique sont donc validées par l’ayatollah. En 2016, ce sont près de 5000 musiciens qui dénoncent ces nombreuses interdictions et qui rappellent au passage les engagements et promesses électorales de Rohani. En outre, le Comité de soutien aux droits de l’homme en Iran milite pour l’ouverture de la culture, en sensibilisant le Président à ces questions, sans résultat majeur pour l’instant.

La vie musicale souterraine : une activité foisonnante

Evidemment, la jeunesse ne se laisse pas abattre et transgresse plus ou moins ouvertement ces interdits. Ce phénomène est décrit dans le film-documentaire « Les chats Persans » (2009), de Bahman Ghobadi, lui-même iranien. Pour tout dire, la population n’a même pas accès à Youtube, car même l’écoute de la musique est prohibée. Pour contourner cela, les iraniens disposent de serveurs VPN étrangers (logiciel permettant de rediriger son adresse internet à l’étranger). Sinon, à l’intérieur des maisons, dans les caves notamment, il n’est pas rare de voir des groupes de musique se former et célébrer la musique ensemble. Pour l’émission le Petit Journal, le reporter Martin Weill en avait d’ailleurs rencontré un.

Les jeunes essayent de vivre normalement… chez eux. Ils se cachent, à l’abri des répressions possibles, pour goûter à un soupçon de liberté. Voilà le paradoxe, en Iran, entre la sphère privée et publique. Alors, lorsqu’en 2015, Morteza Pacha’i (chanteur pop de 30 ans, très célèbre dans le pays) décède des suites d’un cancer, la population montre, de façon inédite, son admiration et son attachement pour cet homme fort qui n’a pas eu peur de sortir de sa clandestinité et de s’opposer (par sa musique) au pouvoir. En utilisant ce symbole, les iraniens veulent montrer leur indépendance et une volonté certaine de changer les choses. Malheureusement, et malgré le nombre toujours plus important de citoyens qui expriment leur talent en privé, dans la rue, la musique ne résonne toujours pas ou très (très) peu : http://www.lepoint.fr/monde/quand-une-iranienne-fait-resonner-du-radiohead-en-plein-teheran-31-05-2017-2131680_24.php. On remarque certains jeunes qui n’hésitent plus à agir au grand jour, envers et contre tout. Toutefois, il faut rappeler qu’en Iran, jouer dans la rue est passible d’emprisonnement voire des châtiments corporels (des coups de fouet).

Une partie de la population est encore plus touchée par ces interdictions, ce sont les femmes. Aussi incompréhensible que cela puisse paraître, elles n’ont pas le droit de chanter seule ou de jouer dans un orchestre puisque cela est vu comme une marque de débauche et d’immoralité. Si c’est le cas (lors de rares occasions), une voix féminine doit toujours être accompagnée par une ou plusieurs voix masculines. Concernant l’instrument de musique, personne n’est épargné. En effet, il ne peut être joué par un quelconque citoyen (homme ou femme). Les instruments sont inexistants à la télévision iranienne, car ce sont des objets exerçant une influence sur la dissolution des mœurs. Afin de montrer la difficulté que peut rencontrer une femme dans l’organisation d’un simple concert, le réalisateur iranien, Ayat Najafi, a filmé sa sœur Sara dans « No land’s song ». Ce documentaire montre les quatre ans de combat qui lui a fallu pour que son projet voit enfin le jour. C’était en 2013 et cinq ans plus tard, il n’y en a pas eu d’autres… Au-delà de la musique ou de l’art en général qui est contrôlé, c’est toute une jeunesse qui, vous l’aurez compris, n’est pas libre de ces mouvements. Le sexe, les relations aussi bien hétérosexuelles qu’homosexuelles, est tout autant compliqué. Rien ne doit être exacerbé, ni même se voir… Les relations sexuelles avant le mariage sont proscrites. Il est également impossible pour un homme de conduire avec une femme, à sa droite, si elle n’est pas de sa famille. Pour vivre leur vie le plus librement possible, les jeunes se terrent, profitent de la nuit pour organiser des soirées privées et se rapprocher de leurs idéaux occidentaux.

Voici l’exemple d’un jeune rappeur iranien mêlant sonorités traditionnelles et paroles engagées malgré les risques encourus.