C’est l’été à Paris, en voilà une belle raison pour flâner dans les rues. Mes lunettes de soleil sur nez, je regarde autours de moi, je me délecte des rues, de leur architecture, de ces batîssent haussmanniennes qui encadrent ma seine en scène. Une interrogation se dresse alors comme une évidence : Et l’Art dans tout ça ? Ainsi, je suis partie à la rencontre de Vincent, Mercedes et Maxime respectivement étudiants en troisième, quatrième et cinquième année aux Beaux-Arts de Paris, et de Charlotte, étudiante en master d’architecture à l’École Bleue. Dans nos échanges il a été question de créations, de définitions et de concepts.

Y-a-t’il un sens à définir, aujourd’hui, quelqu’un comme artiste ?

Mercedes Semino : « Joseph Beuys dit « tout homme est un artiste ». Je pense qu’aujourd’hui plus qu’à n’importe quelle époque il est compliqué de définir ce qu’est un artiste. Avec tous les nouveaux moyens de communications dont nous disposons, chacun peut se proclamer artiste et diffuser son travail très facilement. L’art s’est démocratisé et est devenu accessible à toute personne qui en est curieuse. Ainsi, celui qui veut créer peut s’en donner les moyens très facilement (appareil photo, vidéo, même les magasins de fourniture d’art). Mais d’un point de vue sociétal, un artiste est quelqu’un qui a décidé de faire de l’art son métier. Il est comme un chercheur, un observateur de l’époque dans laquelle il vit. »

Vincent Volkart : « Je dirais que ça peut avoir différents sens : L’artiste au sens « professionnel », celui qui en vit ; l’artiste dans son domaine, sa passion, comme un charpentier ou un cordonnier qui maitrise et aime tellement son domaine qu’il en devient « artiste » C’est un peu un gros mot, on peut cacher beaucoup de choses derrière lui. Aujourd’hui avec l’affluence d’images, la vitesse des échanges, l’art n’occupe plus le temps et l’espace qu’à l’époque moderne. Un artiste, il y a 100 ou 50 ans, devait travailler dur pour être diffusé et connu du public. Des œuvres peuvent demeurer ainsi inconnus des années, aujourd’hui aussitôt une pièce est-elle produite qu’elle est potentiellement visible par le monde entier. Peut-être que les gens se sont mis à être d’avantage « artiste » à ce moment-là, ou bien sont ils simplement devenus visibles… On peut considérer que chaque personne est un artiste à sa manière, mais cela implique que plus personne ne l’est réellement. J’avais entendu un bonhomme, dont j’ai oublié le nom, dire qu’ » aujourd’hui tout le monde pense à l’art, mais que simplement d’autres y pensent d’avantage que d’autres ». Et que se sont peut-être eux que l’on considère comme artiste du fait qu’ils s’impliquent parfois à cent pour cent, si ce n’est plus, dans l’art. Ils n’ont pas de plan de secours. Ils vivent avec et pour ça. C’est encore une question que je me pose, mais cette réponse n’est pas saugrenue, je trouve. »

Charlotte Storhaye : « Je pense qu’un artiste est quelqu’un qui a une grande sensibilité au monde, à ce qui l’entoure. Tout le monde peut être créatif, mais tout le monde n’est pas réceptif, attentif, observateur. Par exemple, je pense que l’œil d’un peintre qui se promène dans une rue, n’aura pas le même regard que celui d’un trader, médecin, policier… qui se promène dans cette même rue. »

Maxime Verdier : « Cela dépend de la définition que l’on donne à ce qu’est un artiste, au placement dans lequel on se porte dans le milieu de la création. Est-ce qu’on est toujours un artiste quand on devient uniquement un créateur d’objets spéculatifs ? Si c’est le cas alors tout le monde peut l’être. Mais pourtant je pense que ce qui fait un artiste, au-delà du fait de produire des objets (sonores, visuels, sculpturaux, etc…) c’est avant tout de remettre en question les choses, de bouleverser les points de vue, de pointer du doigts des situations, d’interroger, de troubler les choses. Donc oui, je pense qu’il y a encore un sens, aujourd’hui, à définir quelqu’un comme artiste. »

 

Nietzsche préconisait :  » Au lieu du juge et du répresseur, le créateur.  » La création artistique peut-elle être une réponse alternative dans un monde qui juge et classe ?

M.S : « C’est selon moi le seul domaine où il n’y a pas de jugement. Il n’y a pas de bon ou de mauvais art, car tout questionnement est constructif, au moins pour celui qui le crée. Le créateur ne réprime pas, mais tente de comprendre et de trouver un élément de solution. Mais ce serait trop beau de penser que la création artistique puisse prendre le pas dans ce monde où la priorité, pour beaucoup, est la survie. »

V.K : « Dans sa forme utopique ou personnelle peut-être. Mais n’ayant passé que 5 ans en contact avec le « monde de l’art » ou plutôt son antichambre (qu’est l’école ), il m’apparaît déjà que tout le monde « n’y a pas sa place ». Nous devons nous frayer un chemin parmi tous les autres, nous devons exister plus fort nous-même et non pas plus fort que les autres. Mais ce sont ceux qui existent le plus qui sont retenus et les autres laissés-pour-compte. C’est un univers relativement impitoyable qui juge énormément (d’où les critiques) qui crée un phénomène, je trouve assez vicieux : « Le musée fait-il l’artiste ou est-ce l’artiste qui fait le musée » Et la critique influence les décisions des musées et des collectionneurs… Alors peut-être faut-il créer sans chercher à être jugé ? Mais n’existe-t-on pas que par le regard d’autrui ? Aussi, mon œuvre n’existe-t-elle pas que si elle est vue, apprécié, jugée ? Je ne suis pas certain que l’art soit exempt de tout jugement. Avec des copains, on en a pas mal parlé et on en est venu à la conclusion que si on voulait faire évoluer l’Art, il fallait engager un nouveau paradigme pour briser le cercle vicieux dans lequel l’art contemporain nous enferme. Voilà, ça tient en une phrase. Avec ça, on est bien parti. »

C.S : « Bien sûr, la création artistique n’a pas de classe sociale, n’a pas de codes, de frontières ou de limites. André Malraux disait « L’art, c’est le plus court chemin de l’Homme à l’Homme. »

M.V : « Je pense qu’elle est une réponse alternative parce qu’elle offre un territoire à l’inclassable, au mix, au rebut, à l’hybris. Elle offre une ouverture d’impossible dans le possible, et de possibles dans le possible. La création offre des perspectives, des tremplins dans des catégorisations et dans des critères de jugements, de biens fondés. »

On dit souvent que l’art transcende tout. Vous en pensez quoi ? 

M.S : « L’art transcende peut être tout dans le sens où il permet d’aborder une infinité de sujets, et d’y répondre d’une infinité de manières. »

V.K : « Non, je ne pense pas, on a plutôt tendance à s’introspecter ou à vouloir comprendre un concept ou à l’effleurer au moins. Mais l’art est toujours profondément lié au monde. Une « bonne oeuvre » si je puis dire est, je pense, d’avantage au coeur du monde plus qu’au dessus. Il n’y a peut-être que l’inconnu qui transcende tout. Et pour ceux qui croient en Dieu, c’est un peu ça, Dieu, c’est l’inconnu. Ça transcende tout et on cherche à l’expliquer. » C.S : « L’art est une exploration de son âme, c’est un moyen de communiquer entre ses sentiments et le monde. Alors oui, pour moi l’art transcende tout, l’art est intemporel et universel. L’art c’est la vie. »

M.V : « Je repense à cette belle phrase qu’a dit un jour Robert Filliou, et c’est une manière d’éviter et de répondre à la question: « L’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. »

 

Comment envisagez-vous votre rôle dans la société en tant qu’artistes contemporains ? Un artiste influence-t’il les mentalités aujourd’hui au même titre que les artistes d’hier ?

M.S : « Dans le passé les médias étaient beaucoup moins nombreux, il était beaucoup plus rare de voir des oeuvres d’art. Il y a de plus en plus d’artistes de nos jours, beaucoup d’écoles d’arts, et les artistes n’ont plus les mêmes métiers qu’à l’époque académique. En plus nous avons accès maintenant à énormément de créations artistiques. C’est donc très différent, même si le rôle de l’artiste reste finalement le même : produire des pieces en relation avec son époque et les réflexions de son temps, tout en ayant connaissance de ce qui a déjà été fait pour essayer de trouver sa propre place. »

V.K : « Je ne sais pas vraiment. Je pense qu’un des rôles d’un artiste, aujourd’hui, est de pointer du doigt ou de mettre sous le nez du public des choses invisibles en temps normal bien que sans cesse sous nos yeux. Que ce soit en choquant, en séduisant, en piégeant, en démontrant ou que sais-je encore, il se doit de nous pousser à mieux regarder. À repenser notre vision du monde, petit bout par petit bout. Si j’ai la chance de pouvoir mettre mon temps a 100 % dans l’art, c’est une des taches a laquelle j’aimerais m’atteler. »

C.S : « Être citoyen est un statut de liberté, mais l’on peut être plus ou moins investi dans la vie de la société. Je me décrirais comme une citoyenne active, mon rôle dans la société est de porter mes valeurs et de les communiquer, en abordant des thèmes, à travers une création artistique, auxquels j’attache une certaine importance. Je dirais dans un premier temps que notre société actuelle facilite la communication. Il nous est possible de suivre sur Instagram des artistes du monde entier. Les messages qu’ils veulent faire passer sont donc accessibles par un plus grand nombre de personnes. De plus, nous sommes dans une société beaucoup plus libérale, les gens ont moins peur d’affirmer leurs convictions. »

M.V : « C’est une question difficile, je pense que mon rôle c’est de questionner les choses. Et je pense que ça rentre en écho avec ce que j’ai écrit précédemment. Après quand on parle d’influence sur les mentalités, je ne sais pas. D’ailleurs quand on parle d’influence des mentalités ça me fait un peu peur, ça me fait un peu penser à un brainwashing. Mais je pense qu’un artiste actuellement influence moins les mentalités, ou en tout cas à un niveau moindre. Tout d’abord parce que le nombre incalculable d’œuvres produites  fait qu’il est presque impossible de les catégoriser ou de les classifier. Le fait que la création contemporaine sorte de cette notion de mouvement, de courant artistique, d’un ensemble d’artiste et d’oeuvres artistiques ayant une esthétique commune a permis de réduire cette influence des mentalités et d’ouvrir une porte où le tout et son contraire peuvent se  critiquer, se questionner; peuvent jouer ensemble, voir se relier. »

 

À l’ère du numérique et du flot d’informations en continu, tout le monde n’est-il pas un artiste qui crée de la matière : De l’écrit, de l’image ( photographies), ouverte à tous ?

M.S : « C’est certain, encore plus de nos jours est artiste qui le veut. Il faut ensuite savoir en quoi est on artiste, en quoi une pièce devient oeuvre. Je pense que cela dépend de sa maniere d’aborder un sujet. Plus son sujet est universel, plus il touchera des gens et plus cette pièce aura le merite d’être appelée une oeuvre. »

V.K : « Tout le monde peut produire, à investissement différent. Je vois ça comme un iceberg dont un groupuscule choisit ce que l’on met en surface. Et si l’on reste sur la métaphore de l’iceberg, dans cet amas de production de textes, d’objets, de films, etc, le travail des « vrais artistes » n’est pas plus pur que les autres, mais peut-être ressent-on en le voyant l’amour qu’il contient… C’est là qu’est la différence peut-être. Mais ce ne sont pas toujours les meilleurs qui sont hors de l’eau. »

C.S : « Cela n’est pas plus ou moins vrai qu’il y a 100 ans, tout le monde peut créer. Simplement, dans notre société actuelle cela est beaucoup plus accessible. L’art est une création humaine et n’a pas de définition en soi, l’art provient des sens, des émotions. »

M.V : « Tout le monde n’est pas un artiste car certaines personnes écrivent, font des images, sans se poser des interrogations sur la forme. Et je pense que c’est là, le point d’orgue qui fait qu’on est un artiste ou non, c’est cette interrogation perpétuelle sur la matière des choses, sur ce qu’elles produisent ou ne produisent pas. »

 

Propos recueillis par Margaux Chikaoui