Nous avons rencontré la directrice d’une association féministe se trouvant en région parisienne qui vient en aide aux femmes victimes de violences conjugales. Les violences assénées à ces femmes sont universelles, n’épargnent aucun pays, aucune culture, aucun milieu social. De nos jours, cela reste un sujet de société qui perdure mais qui reste paradoxalement méconnu. Ce centre de banlieue faisant partie du réseau Solidarité Femmes n’a pas d’adresse, car rien ne sert de donner une localisation précise à partir du moment où la cause elle-même n’a pas de frontière.

« Quitter le domicile familial […] c’est vraiment le parcours d’une combattante »

1/ Comment les femmes victimes de violences arrivent vers vous ? Le centre est ouvert 24h/24h donc il y a un personnel de nuit, est-ce une équipe différente ou un roulement entre les salariés est mis en place ?

Il y a plusieurs modes d’entrées car il y a plusieurs services. Ce qui fait la particularité de ce centre, c’est son service de mise en sécurité. On reçoit des appels des assistantes sociales, du commissariat, des hôpitaux, des proches ou même des femmes concernées directement, sur un numéro d’urgence dédié. C’est effectivement un personnel différent. Il y a une équipe de jour avec une amplitude horaire de 8h à 22h du lundi au vendredi. L’équipe de nuit et du week-end (en l’occurrence, une seule agente d’accueil par nuit, par matinée et après-midi le week-end) est présente entre 22 heures et 8h du matin.

2/ Concrètement, comment se passe la prise en charge téléphonique ? Comment jauger l’urgence et la véracité (est-ce un facteur réel ?) d’un cas de figure ? Comment placer les personnes dans tel service plutôt qu’un autre : Urgence ou Relais et Insertion ?

Le principe de base sur l’accueil d’urgence c’est que l’on croit ce qui nous est rapporté. On ne met jamais la parole en doute. Elles affrontent déjà ce sentiment au quotidien, alors ici, on est de leur côté. Dans le cadre du service d’urgence, on a un certain nombre de critères mais le principal reste la notion de danger. Puis, nous avons celui de la durée depuis le départ du domicile conjugal qui doit être au maximum de 72h, sinon, on considère que ces femmes ont trouvé refuge ailleurs.

3/ Il y a une soixantaine de places (en cumulant les différents services), dans la situation où tout est complet et que vous êtes confronté à une urgence, comment réagissez-vous ? Pour l’urgence, le temps d’hébergement est d’une semaine renouvelable une fois, a-t-on le temps de bien prendre en charge la personne impliquée ? Est-elle (si le besoin s’en fait sentir) basculée, par la suite, vers le Relais et Insertion ?

En 2017, on a reçu plus de 500 appels et on en a refusé les deux tiers par manque de place. Et cela concerne uniquement le service d’urgence !! Si nous manquons de place, on redirige ces femmes vers le 115. Après, nous avons des hébergements sur le plus long terme avec les services relais et insertion dont le mode d’entrée se fait par l’organisme : SIAO (Service Intégré d’Accueil et d’Orientation). Il fait l’interface entre les demandes d’hébergement et les places d’hébergement. Sur un fichier, les femmes victimes de violences sont répertoriées et en fonction de la disponibilité, elles accèdent ou non à un hébergement. Ces derniers sont répartis sur les communes avoisinantes et sont au nombre de 22. En tout, nous avons exactement 76 places.

Effectivement, sur le service d’urgence, le délai est court mais indispensable pour permettre un roulement. L’objectif est de mettre en sécurité le plus de monde et en accueillant certaines personnes trop longtemps, le service ne répondrait plus à sa mission primaire. Nous sommes donc dans l’obligation de faire tourner. La règle stipule bien 14 nuitées, mais il arrive, selon les situations, que nous gardions des gens plus longtemps. Deux semaines, c’est insignifiant lorsqu’il s’agit de reconstruire psychologiquement une femme. Cependant, lorsqu’elle quitte l’urgence, ce n’est pas pour autant qu’elle quitte le centre. Elle peut revenir sur le lieu d’écoute et d’orientation et/ou on peut instruire un dossier d’hébergement SIAO. On peut ensuite les héberger dans les logements liés aux services de relais et insertion.

4/ Une fois que l’hébergement à l’urgence se termine, il existe un risque non négligeable que la personne retourne chez elle : mettez-vous en place des moyens pour l’en empêcher ? La met-on en garde sur ce risque ?

Les femmes sont libres, on les laisse faire tout en rappelant qu’elles peuvent revenir, que la porte leur sera toujours ouverte. J’ai l’exemple de cette femme et de ses enfants qui sont venus quatre fois et repartaient au domicile familial. Aujourd’hui, elle est sur un autre dispositif d’hébergement, en attente d’un logement personnel. Pour certaines femmes, l’emprise est si forte qu’elles ont du mal à s’en débarrasser. Il faut tout de même rappeler que quitter le domicile familial c’est, par conséquent, se mettre dans une situation risquée et c’est vraiment le parcours d’une combattante. Or, force est de constater qu’il s’agit d’un acte de courage et qu’il semble indispensable de faire preuve d’une grande détermination.

5/ Personnellement, quel est votre rôle dans la structure ? Comment se déroule une journée type ?

Je suis la directrice en charge de l’ensemble du personnel, du développement de l’association, du lien avec tous les personnels institutionnels… Je travaille avec mon conseil d’administration sur les orientations vers lesquelles on doit tendre. C’est moi qui me suis occupé de la recherche et de la « création » des nouveaux logements. Je suis forcément en étroite collaboration avec les financeurs, je participe à des commissions à connotation politique, sur la question des violences, justice etc. Je fais de la représentation. Nous faisons partie du réseau national Solidarité Femmes qui gère, entre autres, le 3919, installé dans toutes les régions de France et notre centre est donc relié à l’île de France. Pour ma part, j’occupe le poste de secrétaire du conseil d’administration de l’Union Régionale Solidarité Femmes : nous créons des projets. En ce moment, et avec la Croix-Rouge, nous accompagnons des femmes victimes de violences conjugales vivant dans des hôtels pour essayer de les sortir de ces situations. Le centre développe également des permanences dans un hôpital (du 92), car c’est l’un des derniers lieux où une femme qui se trouve sous la domination de son conjoint peut se retrouver seule lors des consultations avec son médecin.

6/ Qui sont les différents intervenants et y a-t-il des employés masculins au contact des femmes ?

Il y a les travailleuses sociales : éducatrices spécialisées, assistantes sociales, conseillères en économie sociale et familiale, psychologues ainsi que des éducatrices de jeunes enfants. Deux cheffes de services (administratif, éducatif et financier), une secrétaire comptable, une standardiste, un agent technique (fonction importante avec l’entretien des 22 appartements) et une maîtresse de maison qui s’occupe de la banque alimentaire ainsi que de l’accueil entre 17 et 22 heures. On a en effet un seul salarié masculin, mais ce n’est pas par choix. C’est en fonction des candidatures que l’on reçoit et notre secteur est très féminin. Toutefois, nous travaillons avec des centres où les hommes sont représentés.

7/ Lorsque la femme est seule, j’imagine qu’elle reste dans l’enceinte de la maison : est-ce le cas ? Si jamais elle travaille, comment cela se passe ? Dans le cas où la femme impliquée est mère et qu’elle a des enfants qui se rendent à l’école, comment éviter les contacts avec le père ?

Encore une fois, les femmes sont libres et ce sont leur choix. Il est arrivé, et j’ai ce cas précis en tête, d’une mère et ses enfants qui ne sont pas sortis durant l’intégralité de leur séjour ! Lorsqu’elles arrivent ici, elles viennent de traverser des épreuves terribles et leur état n’est souvent pas compatible avec la poursuite immédiate du travail. Par contre, si elles se sentent bien, elles continuent à aller au travail normalement.

Lorsque des enfants sont présents et que l’école devient un risque potentiel pour eux, le père peut en effet chercher à les approcher, nous appelons la direction et faisons savoir qu’ils ne viendront pas. Dans ces situations, les gens sont en général assez compréhensifs.

« La différence entre nous et d’autres travailleurs sociaux, c’est que nous ne sommes pas neutres »

On est du côté des femmes !

8/ Dans l’enceinte de cette maison, les femmes peuvent communiquer entre-elles, partager leurs histoires notamment pendant les moments de vie de groupe : sont-ils obligatoires et bénéfiques pour se reconstruire ? Les repas en font-ils partie ?

Au début du centre, tout était centré sur cette communauté car cela fait partie du cheminement de l’association, cette idée du tout collectif : partage, convivialité,… En réalité, les femmes ont besoin de se retrouver seules et d’être autonomes. Dans chacun des studios, il y a une petite kitchenette. Cela permet à la famille de se retrouver et de rester dans une certaine intimité. Après, si elles le souhaitent, elles s’arrangent pour manger ensemble. Il y a pleins de moments collectifs comme des groupes de parole, du sport, des sorties (1 à 2 fois par an). Les violences conjugales contrairement à son nom ne sont pas qu’un problème de couple ! C’est un problème de société majeur, de domination masculine, de sexisme à son paroxysme. En parlant ensemble, elles découvrent qu’elles ne sont pas seules à vivre ces situations !

9/ Vous arrive-t-il de recevoir la partie adverse à savoir le mari ? Sur demande de la femme : pouvez-vous servir de médiateur ?

JAMAIS. En les mettant dans un contexte de médiation, elles vont reprendre leurs rôles respectifs et ça risque de réactiver chez la femme ce phénomène d’emprise face à l’homme. D’autre part, la médiation n’est pas notre rôle.

10/ Quel est le traitement réservé aux enfants victimes, eux-aussi, de cette situation ? Dans le cas où l’enfant déclare ne pas vouloir d’aide ?

On n’a pas d’injonction pour les enfants, on le fait dans le cadre de l’accompagnement global de la mère et de la famille. Cela dit, les enfants sont perturbés et lorsqu’ils acceptent de rester dans cet espace réservé, il y a un travail qui se fait toujours avec l’accord de la mère pour expliquer notre rôle et le comment, pourquoi, de sa présence ici. Les éducatrices communiquent et si les enfants éprouvent le besoin de dire des choses sur la question des violences, elles les amènent à s’exprimer dessus avec leur savoir faire (jeux ludiques…). Il n’y a pas de sujets « tabou », si ces derniers souhaitent évoquer leur père, c’est possible. Finalement, ça va libérer la mère d’un poids et elle va s’autoriser à aborder le sujet en évitant les non dits. C’est aussi leur permettre tout simplement de jouer, de penser à autre chose.

11/ Sur votre site, vous parlez de (la partie judiciaire des violences conjugales) porter plainte : dans quelle mesure aidez-vous ces femmes dans les démarches (les accompagnez-vous par ex) ? Poussez-vous ces personnes à user de ce droit ?

C’est arrivé que nous accompagnions une femme à porter plainte mais cela reste rare. Elles y vont en général seules. En revanche, nous les aidons avec des trames de dépositions qu’elles peuvent utiliser afin d’avoir un discours intelligible. On est en relation avec des avocats, des professionnels qui peuvent les soutenir dans ces actions. Pour user de ce droit, il faut se sentir en sécurité. De fait, si elles pensent retourner chez elles par la suite, ce n’est pas l’idéal et elles hésitent à aller au commissariat.

12/ Certaines victimes disent que les gens ne peuvent pas comprendre tant qu’on ne l’a pas vécu : pourquoi vous, vous seriez différente ? Est-ce l’expérience qui parle ? Avez-vous des clés de lecture que nous n’aurions pas ?

Tout le personnel est formé à la question des violences et acquiert des compétences spécifiques. On a une certaine posture professionnelle qui se résume en un mot : l’empathie. On croit une victime et c’est essentiel pour garantir une relation de confiance. Ca n’a l’air de rien mais c’est un préalable ultra important. Leur parole ne sera pas remise en question. La différence entre nous et d’autres travailleurs sociaux, c’est que nous ne sommes pas neutres. On est du côté des femmes et ça fait une différence.

13/ Certaines formes de violences sont (quasiment) indétectables comme le harcèlement moral, la manipulation ou les violences physiologique : quel accompagnement propose-t-on dans ce cadre ? Votre travail est-il différent ?

L’accompagnement est individualisé et démarre toujours à partir de ce qu’elles disent. On décortique l’histoire, on essaye d’expliquer ce qu’elle vient de vivre, pourquoi, comment. On travaille beaucoup sur la déculpabilisation, en soutenant que ce n’est pas elle qui en est la cause, ce n’est pas la femme qui est responsable. C’est une étape importante. En réalité, la prise en charge se fait en fonction de ce qu’elles veulent en priorité : démarches judicaires, rencontres avec des médecins, psychologues… C’est sur l’expression de cette demande que l’on s’adapte. Les violences physiques peuvent amener à un parcours de guérison plus long du fait de séquelles visiblement plus importantes, mais l’approche reste sensiblement la même. Néanmoins, les violences psychologiques peuvent être tout autant dévastatrices.

14/ On le voit encore aujourd’hui, la honte est du mauvais côté et c’est sans doute à cause du manque de prévention : ne pensez-vous pas qu’il faudrait multiplier ces interventions indispensables notamment auprès des plus jeunes, les élèves (collèges, lycées) ?

Il faudrait même commencer plus jeune, dès la maternelle ! Des études montrent que les instituteurs ne sollicitaient pas du tout, de la même façon, les petits garçons que les petites filles. En effet, il y a une plus forte stimulation auprès des garçons. Or, si l’éducation était la même, on n’aurait sans doute beaucoup moins ce problème sociétal. Il y a un travail de réflexion, de déconstruction des stéréotypes sexistes et de valorisation de la place des femmes dans nos sociétés. Pour vous dire, on a des femmes qui viennent ici et qui tiennent des propos déconcertants. Il faut que les femmes aient les mêmes possibilités de s’affirmer que les hommes, là on pourra parler d’égalité. Des associations de Solidarité femmes interviennent au sein des collèges et lycées sur ces problématiques mais ce n’est jamais suffisant. Vous pouvez, pour commencer, regarder ce film : Jusqu’à la garde de Xavier Legrand, qui retranscrit particulièrement bien ce à quoi les femmes victimes de violences sont confrontées au quotidien, et ce, même après la séparation. Plus il y a de prises de conscience, mieux c’est, car il faut être sur tous les fronts, tout le temps. C’est une bataille de tous les instants !