Dans la catégorie « œuvre inconnue d’artistes connus », je demande… « Le lys brisé » de Rodin au cimetière Saint-Acheul d’Amiens, dans la Somme. Une sculpture aussi énigmatique que l’histoire qui l’entoure, dont l’existence même semble ignorée des samariens.

Difficile de croire qu’une œuvre d’Auguste Rodin repose dans un cimetière d’une petite ville de province comme Amiens. Et pourtant, cette jeune fille nue et ailée avait fait du bruit lorsqu’on la vit pour la première fois en 1911, à tel point qu’elle fut cachée sous un voile. Puis, le scandale s’était fini, supplanté par la guerre qui approchait.

Cette jeune fille n’est autre que la gardienne du tombeau d’un grand admirateur de Rodin tombé dans l’oubli : Marius Sourisseau. Inutile de chercher sa trace sur Internet, seules les archives de la ville retranscrivent l’histoire étonnante de ce jeune amiénois. Orphelin très jeune, mais aussi très riche, il part à Paris où il s’immisce dans la vie artistique et littéraire d’ « avant-garde ». En tant qu’artiste aisé, il voyage à travers l’Europe avant de rencontrer un Rodin de près de 70 ans, célèbre depuis la grande exposition qui l’a fait connaître en 1900. Vie de bohème d’un personnage digne d’un roman de Balzac, dont le destin sera de rester éternellement jeune, à l’image de la jeune fille de son tombeau.

Car Marius Sourisseau est atteint d’un mal incurable (lequel ?, nul ne le sait) et, sentant sa mort approcher, il procède à des dispositions testamentaires à nulle autre pareille en léguant une partie de sa fortune à Rodin, pour qu’il réalise son tombeau. Chose promise, chose due. Le jeune homme meurt à Paris en 1907, à 26 ans. Rodin livre son œuvre quatre ans plus tard, sûrement après avoir fait taire les contestations liées à ce testament peu commun.

Sur le socle du « lys brisé », une citation du poète Alfred de Musset précède la signature de Rodin : « Dieu passe, il m’appelle ». Deux noms d’artistes célèbres, pour le tombeau d’un artiste oublié…

Crédits photos : C. Swinnen