Les objectifs de cette rencontre avec Didier membre des Alcooliques anonymes (AA) sont multiples : mieux connaître l’association qui existe depuis 1935 (le jour du dernier verre de Dr Bob, co-fondateur des AA) et surtout, démystifier ce flou qui entoure vos fameuses réunions. A l’inverse de beaucoup d’associations, la vôtre est très connue, mais avons-nous, dans nos mentalités générales, une représentation honnête de la réalité ? C’est la question que nous posons. Selon Le Parisien, l’image que l’on a de ce moment particulier grâce aux films et séries est plutôt semblable à la réalité. A notre tour de nous faire une idée.

« Si vous voulez cesser de boire, […] nous avons une réponse pour vous. Elle ne rate jamais, même si vous n’y mettez que la moitié du zèle que vous montriez pour vous procurer un verre »

Dr Bob, un des fondateurs des AA

On est d’accord pour dire que les groupes de partage sont le gros de votre action ?

Didier : Pour trouver l’abstinence, les AA ne font que ces réunions en effet. Nous avons une instance de direction, mais chaque groupe est indépendant et fonctionne selon ses envies. Le programme basé sur les 12 étapes et traditions que nous proposons semble fonctionner. Du coup, tout le monde l’utilise. Ensuite, nous menons des actions d’information à l’extérieur (dans l’enceinte des prisons également, ndlr) puisque notre site ne sert qu’à proposer des réunions et rappeler la primauté de l’anonymat. Enfin, nous tenons une permanence téléphonique 24h/24h, celle du jour et de la nuit (21h-9h). En général, on est trois ou quatre, car cela demande un certain engagement.

Il existe deux sortes de réunions : ouvertes et fermées. Quelles sont les différences ?

Dans la première, tout le monde peut venir : les personnes intéressées, concernées… On fête nos anniversaires d’abstinence dans ce cadre là. A l’inverse, les réunions closes sont exclusivement réservées aux alcooliques. On croit les personnes sur parole puisque de toute façon personne ne va venir passer sa soirée aux AA si elle n’est pas concernée. Le voyeurisme n’a aucun intérêt, car les histoires partagées ne prennent un sens que quand on les vit soi-même. Par contre, si pendant une réunion fermée, on a une nouvelle personne qui se présente et qui n’est pas alcoolique (un journaliste par exemple), on peut ouvrir la réunion en accord avec toutes les personnes présentes.

Quelle est la régularité de ces rendez-vous et comment se découpent-ils ?

Cela dépend. En règle générale, c’est une fois par semaine. Ne comparez pas avec les USA qui en ont tous les jours ! Aujourd’hui, on est sur un format d’une heure et quart. Je précise que l’on n’est pas affilié à un groupe en particulier, on peut si on le souhaite changer et tester toutes les réunions. D’ailleurs, lorsque nous fêtons nos anniversaires d’abstinence, on se rend souvent dans le lieu où ça se passe pour féliciter la personne et lui apporter physiquement notre soutien.

Pour ce qui est de la trame d’une réunion, on commence par la lecture de notre méthode (extraite du livre des origines appelé le « big book » ou « gros livre » en français). Elle présente nos douze étapes et notre cheminement pour y arriver. L’objectif final étant de devenir ou de rester abstinent. Ensuite, le modérateur va énoncer le thème, puis chacun est invité à s’exprimer tour à tour. Tout le monde écoute sans interrompre ni jugement, cela fait partie de nos promesses. Vous pouvez aussi faire le choix de ne pas vous exprimer si c’est difficile pour vous. A la fin, on fait passer le chapeau pour récolter l’argent et on se lève pour prononcer notre prière de la Sérénité. Pour celui qui est athée, c’est vrai qu’au départ, cela peut lui écorcher les oreilles. Par la suite, une fois cet écueil passé, il n’y a plus de questions, car c’est le groupe qui va aider (et Dieu si on y croit). On est tous maître de son parcours, à condition d’essayer de mettre en pratique ces conditions.

Ce temps de la « Prière de la Sérénité » est-il présent à chaque réunion et tout le monde est-il obligé de le prononcer ? On ne peut s’empêcher de penser à une sorte de « rite » qui fait s’apparenter votre groupe à une secte, qu’en pensez-vous ?

Cette prière créée à Baltimore est effectivement prononcée à la fin de chaque réunion et elle prend cette forme : « Mon Dieu, donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux changer, le courage de changer les choses que je peux et la sagesse d’en connaître la différence ». Il ne faut pas s’arrêter au seul terme de « Dieu », le plus important reste le sens ! Ce n’est pas non plus pour créer une appartenance ou une déviance communautaire, c’est juste une sorte d’encouragement, un point de repère auquel on doit se tenir. Le programme des alcooliques anonymes est très spirituel et dans la charte de l’asso, il est bien précisé qu’elle n’est en aucun cas affiliée à une secte, une religion ou une institution. Alors, je vois votre question venir : « oui, mais c’est bizarre parce que vous évoquez Dieu, votre propos est contradictoire ». Il faut se rendre compte que d’après les AA, pour s’en sortir, un alcoolique doit forcément s’en remettre à quelque chose de plus grand que lui. Mon Dieu est un terme générique et l’idée est de dire : « je ne sais pas diriger ma vie, la preuve, pendant des années j’ai bu comme un fou. Alors, il n’y a qu’une solution spirituelle. » Initialement, on ne peut pas cacher que cela s’appuie sur la religion catholique, mais faut bien comprendre que l’on est aux Etats-Unis, l’approche et la culture sont différentes. Après quelques années et en s’apercevant que les personnes alcooliques pouvaient être athées, l’association a adapté son propos en écrivant : « Dieu tel que nous le concevons ».

Les groupes en ligne qui existent en complément des réunions physiques sont-ils développés ?

Ca commence seulement en France. Au Canada et aux USA, c’est plus répandu. Chez nous, deux groupes se sont crées il y a un mois (le jeudi et le dimanche soir). On y va doucement, car il y a ces questions d’anonymats qui reviennent sans cesse, même si des outils existent pour cacher son identité.

Lors des rencontres, une personne s’occupe de gérer le bon déroulement de la séance, on l’appelle le modérateur. Ce dernier est-il un ancien alcoolique ?

Ce mot n’existe pas chez nous, on est alcoolique ou pas. Si oui, c’est à vie, et ce, même si on est abstinent. La maladie reste présente en moi et je dois faire attention à ne pas reprendre le premier verre. On peut se demander comment je peux être aussi sûr de moi. Je le sais grâce à ceux qui ont réessayé (parfois après des temps d’abstinence très long) ! Aux AA, tout le monde est touché par ce fléau. Par exemple, s’il y a un médecin et qui fait partie du mouvement, c’est que c’est un alcoolique. On est tous au même niveau : journaliste, militaire, prêtre…

Donc pour répondre à votre question, le modérateur peut avoir trois mois d’abstinence comme deux ans. Il est là pour veiller sur le thème du soir en commençant par détailler sa propre expérience. De plus, il distribue la parole (respecte le temps de chacun) et s’assure que la réunion se passe dans les meilleures conditions. Le modérateur change toutes les semaines.

Pour se faire aider, les membres AA peuvent être épaulés par un parrain, est-ce une obligation ?

Pas en France. C’est recommandé évidemment, mais c’est libre à chacun de décider s’il en éprouve le besoin. Il faut trouver la bonne personne, celle avec qui on s’entend bien, avec qui on se sent en sécurité. C’est un tuteur, quelqu’un qui est plus ancien que vous et qui peut vous aiguiller dans votre parcours de rétablissement, notamment sur la voie des 12 étapes (voir photo ci-dessous qui comprend la méthode et les étapes). L’acceptation est la première étape. Dire qu’on est alcoolique n’est pas forcément quelque chose de facile et venir aux réunions non plus. C’est le point primordial, mais c’est aussi l’un des plus difficiles. On est seul face à son problème et on doit avoir l’envie de s’en sortir, personne ne pourra faire ce choix à notre place.

« Tous les jours, les propos que mon amis m’a transmis sont répétés et transmis pour former un cercle de plus en plus grand, porteur d’un message de paix et de grande volonté »

Bill W. Co-fondateur des AA

Ce que nous avons appris en préparant cette interview, c’est que l’on n’est pas tous égaux face aux dangers de l’alcoolisme et de la dépendance. Certains boiront énormément sans jamais ressentir une addiction particulière quand d’autres n’auront pas cette « chance ». Est-ce la réalité ?

Dans le « gros livre », au chapitre trois, c’est expliqué (téléchargeable en français sur le site). Il y a des individus qui vont considérer qu’ils ne sont pas alcooliques. Là encore, c’est propre à chacun. Personne ne peut décider à sa place. Quand je dis : « je suis alcoolique », vous pouvez me croire comme ne pas me croire. Personnellement, je suis passé outre la mention de Dieu, mon côté solitaire et mon incapacité à vivre en société. Lors de ma première visite, j’avais la trouille et j’avais même bu (en tentant de faire attention que ça ne se voit pas). En effet, je ne savais pas sur qui j’allais tomber ou plutôt, j’avais la crainte d’être entouré de SDF ivrognes comme chacun peut le penser. Résultat : une mixité incroyable tant dans les parcours de vie que dans les âges. Il y avait des femmes bien habillées parce qu’elles étaient abstinentes, ça m’impressionnait littéralement. Moi, j’ai posé mon verre lors de ma seconde réunion et je ne l’ai jamais repris !

C’est écrit sur votre site : « Les membres Alcooliques anonymes partagent leurs expériences de rétablissement avec tous ceux qui demandent de l’aide pour leur problème d’alcool. Le programme de rétablissement des Alcooliques anonymes propose à l’alcoolique un nouveau mode de vie qui lui permettra de vivre de façon satisfaisante sans faire usage d’alcool. » Sur ce dernier point, qu’est-ce que ça signifie « nouveau mode de vie », qu’allez-vous proposer ?

Le point de démarrage est d’admettre son impuissance devant l’alcool et le fait d’avoir perdu la maîtrise de sa vie. C’est bête à dire, mais un alcoolique c’est quelqu’un qui a perdu la capacité de s’arrêter de boire. Il n’y a pas de curseur qui définit à partir de combien de verres on est alcoolique, ça n’est pas si simple. Vous l’aurez compris, il faut s’en remettre à une puissance supérieure à soi-même en considérant que le groupe sait mieux que moi ce qu’il faut faire dans ce domaine là. Ceux qui sont là et qui sont abstinents peuvent partager leur expérience à ce sujet. Durant mes réunions, on m’a dit qu’il suffisait de ne pas prendre la première goutte du premier verre. On débute par un jour, puis sur une semaine etc. D’autre part, nous avons de la littérature qui nous donne des conseils sur comment éviter de boire pendant un pot au travail, un mariage ou autres. Notre problème est que c’est une question de vie ou de mort ! Cet évènement vaut-il le coup que je prenne ce risque là ? Personnellement, je ne me suis jamais testé en retournant dans un bar, j’ai arrêté de les fréquenter, j’ai refusé les pots. La fois où je me suis retrouvé face à un tel dilemme était un repas de baptême. Il y avait beaucoup d’alcool. J’ai commencé à paniquer, mais je me suis rapidement rappelé ce qu’on m’avait dit : « quand tu as soif, téléphone à un autre membre AA, mange, boit de l’eau, remplis ton estomac ! ». Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de ces mécanismes, car je sais que si je touche à l’alcool, je n’irais pas bien loin. Avec les AA, l’envie de boire est partie. Je ne saurais pas l’expliquer, mais c’est la réalité.

L’association ne vit que grâce aux dons de ses membres (notamment par le passage du chapeau à chaque fin de réunion) et elle n’est pas reconnue d’utilité publique : est-ce un choix ?

Oui, car nous ne voulons pas accepter une contribution de l’extérieur. Nous avons un petit budget pour payer les deux salariés (non-alcooliques), les locaux et les déplacements en grande partie. Pour la tenue d’un congrès, on s’auto finance. C’est une garantie d’indépendance, on ne s’affilie à aucune secte malgré le fait que nous ayons nos 12 traditions, nos principes de fonctionnement qui nous rassemblent.

Par rapport à l’anonymat qui est censé être le facteur essentiel de votre démarche, comment justifiez-vous ces pancartes AA à l’entrée du bâtiment ? Si une personne habite le quartier, ne va-t-elle pas hésiter à venir (de peur qu’on la reconnaisse) ?

Est-ce que c’est gênant pour des personnes ? Certainement. Après, lorsque ces dernières « picolaient », elles ne se posaient pas la question d’être visibles à la vue de tous ! Faire partie des AA peut être une fierté : montrer son rétablissement, ses efforts est bénéfique. C’est mon cas. En plus, à l’intérieur des réunions, nous sommes tenus à une extrême confidentialité des propos, rien ne doit sortir de la salle. Cette intransigeance qui nous caractérise est une marque de confiance proposée aux autres.

Nous avons assisté à une réunion et, comme vous le disiez plus haut, nous avons remarqué que tous les âges et milieux sociaux de la société sont représentés, c’est assez étonnant. Y a-t-il un roulement perpétuel des personnes ou ce sont les mêmes qui reviennent ?

Tout d’abord, vous avez raison : les alcooliques sont tous différents, il n’y a pas une partie de la population qui est plus ou moins concernée ! En France, nous avons moins de très jeunes qui se présentent aux réunions qu’aux Etats-Unis. Pas parce que ce fléau ne touche pas nos enfants, mais seulement parce que là-bas, les jeunes savent ce qu’est cette maladie. On leur a expliqué en long, en large et en travers. Encore une fois, ici, ce n’est pas très clair, on évite souvent d’en parler alors qu’on ne devrait pas !

Il y a régulièrement de nouvelles personnes, mais un noyau dur est toujours présent. Pour que le programme de nos étapes fonctionne, l’assiduité est fortement conseillée. Rien ne remplace un échange physique, réel, car le groupe est là pour se soutenir et évoquer les épreuves traversées. Cela permet de s’identifier et de se sentir (enfin) moins seul.

N’avez-vous pas envie à un moment donné (notamment après avoir réalisé le travail d’arrêter de boire) de passer à autre chose, de ne plus avoir affaire aux alcooliques ?

Quand je suis arrivé, je ne savais pas géré ma propre vie, j’étais largué ! Je buvais dans les bars dès 7h du matin, l’alcool m’aidait à oublier mes soucis. Ces gens là m’ont redonné de l’espoir et donné des principes de vie, tout bêtement. J’ai rencontré des « amis privilégiés », un parrain, on est ensemble dans la difficulté. Si je suis encore là aujourd’hui, c’est pour transmettre ce même message qui a pu me sauver de la dérive. Je veux être moteur dans le rétablissement d’autres malades. J’ai même pris des responsabilités au sein de l’association, cela aurait été impensable à mon arrivée. Au delà de tout ça, j’ai toujours cette impression que je ne trouverais pas un endroit aussi chaleureux que les AA. La semaine dernière, nous avons fait une convention, sur deux jours, à Chevilly-Larue et nous étions 350. L’esprit qui animait cet endroit là n’existe pas ailleurs. Je suis avec des gens qui me comprennent, qui ont vécu la même chose, c’est énorme pour un alcoolique. On se sent écouté et nos peurs sont acceptées. Rester, je le fais en toute liberté, car personne ne vient nous chercher. En somme, j’aime me dire que c’est le meilleur endroit où je puisse être ! C’est là qu’est ma place.

L’info (subjective) en +

Nous avons eu le privilège d’assister à une réunion ouverte, dans une église de banlieue, afin de vous dévoiler les coulisses de ce temps quasi « mythique ». Dès l’entrée, nous savons que nous sommes au bon endroit grâce à la petite pancarte marquée par les deux célèbres initiales.

Comme nous l’a très bien raconté Didier, les AA sont des personnes très différentes : tous les âges sont représentés et la mixité est également respectée (de façon involontaire bien entendu). Nous croisons quotidiennement ces personnes dans la rue sans se douter de ce qu’elles sont en train d’affronter. Croyez-le ou non, l’alcool ne se lit pas sur leur visage. Ces malades sont hyper avenants et n’ont pas eu peur de s’exprimer naturellement et en toute franchise malgré notre présence (qui n’était pas prévue). C’est simple, ils vous font d’emblée confiance.

La modératrice de la soirée (choisie à la hâte) a lancé les festivités en énonçant la notion choisie : il s’agissait de la neuvième tradition. La méthode avait été préalablement lue à haute voix. Tout le monde s’est exprimé dans le respect et l’écoute attentive du reste des personnes réunies autour de la table. Ce moment où l’on se livre est intime, on rentre dans le côté vraiment personnel d’une personne. On ressent sans mal une certaine émotion nous gagner à l’évocation de plusieurs histoires difficiles. D’autres nous font sourire, dû en partie à une part d’autodérision que quelques uns cultivent. Ce n’est peut-être pas toujours la réalité, mais lors de notre venue, personne ne s’est apitoyé sur son sort. En revanche, ils avaient (et ont) tous le même but : ne jamais reprendre un verre (alcoolisée, évidemment) ! De ces paroles entendues, la question de savoir comment ces individus tombent dans l’alcool vous titille forcément. Mais finalement, on comprend vite que la curiosité est un vilain défaut et que ce qu’il y a de plus beau est le chemin du rétablissement. Et c’est là que leur histoire est sans aucun doute la plus intéressante. Une fois le tour de table terminé, la prière de la Sérénité est prononcée debout, les mains dans les mains. Puis, on avale un café ou un thé, on discute en petit comité avant de retourner à sa vie quotidienne… et d’attendre avec impatience (cela se voit) la prochaine réunion. Force est de constater que ce groupe semblait très uni, ils forment une communauté qui se retrouvent par un accident commun (l’alcoolisme, avons-nous encore besoin de le préciser ?). Dans l’interview, Didier a évoqué les amis privilégiés, eh bien, c’est exactement ce que nous avons ressenti. « Pourquoi ? » vous demandez-vous. Tout simplement parce qu’entre eux, ils connaissent leur part la plus sombre et se soutiennent inlassablement. Ils dévoilent des secrets ou des choses qu’ils ne diraient pas à un « simple » ami, voilà ce qui fait la particularité de ces groupes de malades alcooliques.

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La fiction avec une image extraite de la série américaine How to get away with murder. Pour les plus attentifs, on retrouve les 12 étapes et la prière de la Sérénité accrochés sur les murs.

VS la réalité

Si vous vous reconnaissez dans ce témoignage ou vous sentez le besoin de vous rendre à une réunion, vous pouvez trouver toutes les adresses et renseignements complémentaires sur le site officiel des AA.