Lorsque j’étais enfant, j’étais nulle en calcul mental. Les tables de multiplication ? C’était mon pire cauchemar. À quoi donc tous ces chiffres me servaient dans ma vie de petite fille ? Je jouais à la Barbie, aux Playmobil. Des aventures dans les montagnes aux fabrications de maisons ; ces signes qui me faisaient penser aux hiéroglyphes. Oiseaux et vues de profil, pour moi, c’était pire que du chinois. Il y avait des mercredis ou on recevait pour le goûter à la maison les copains de mon grand frère. On faisait des quizz sur ces putains de tables de multiplication. Ma mère faisait la maîtresse et je finissais toujours par pleurer. Frustrée de ne pas intégrer ces fichues TABLES DE MULTIPLICATION !

Clope au bec, verre de Jack à ma droite, je suis ce qu’on appelle : une dealeuse. Non pas une dealeuse de drogue mais une dealeuse de temps. Une pièce enfumée dans le sous-sol d’un café-tabac ou d’un appartement dédié. Ni de fenêtre ni d’horloge apparente. Je commente chaque coup :

  • Les blinds messieurs, payé, passe, check, couché, relance…

On m’appelle la chinoise et j’anime d’une jolie voix et d’une agréable présence féminine, les soirées poker de mon secteur. Dealers connus de fours du 95, aux tôliers de fast-food du 93, en passant par des gérants de garage du 92 sans aucune histoire. Il y avait bien quelques petits joueurs lambda qu’on appelle communément : des serrures. Lorsque le pot monte à chaque coup de plusieurs centaines à milliers d’euros, il faut bien faire marcher son cerveau pour calculer ce qu’on appelle : la taille. La taille consiste à ponctionner un pourcentage des sommes engagées par les joueurs. Elle est prélevée à chaque main. Les croupiers qui savaient calculer les pots, les tapis, la taille étaient considérés comme les meilleurs. Ils sont également responsables de l’animation de la partie et surveillent les moindres faits et gestes des joueurs. Les meilleurs croupiers et croupières étaient recommandés sur toutes les tables pirates du ghetto. Mais moi, j’étais la chinoise. La seule. Agréable et professionnelle qui comprend parfaitement les codes et les langages de la street. Et ce, même autour d’une table de poker. Parfois en plein jour, on m’arrêtait dans la rue ou on m’interpellait au loin :

  • Eh la chinoise ! Bien vu la paire de rois !

Des paires de rois, j’en avais vu des milliers au temps du cercle Wagram où j’y avait travaillé. Paris, les Champs-Elysées. J’avais passé un entretien à 02h du matin. Bérangère n’avait pas fait l’affaire après que nous nous soyons fait jeter du cercle Concorde à Cadet comme des malpropres car bien trop belles et rebelles. Elle m’avait dit que Michel Ferracci tenait le cercle Wagram. J’avais bien connu un Corse. Car ceux qui tiennent les cercles de jeux sont des corses, c’était la norme. Elle me l’avait décrit physiquement et il correspondait bien au personnage que j’avais connu. Je me suis dit c’est peut-être lui mais ça fait bien des années que je ne l’avais pas vu. Bérengère a toujours eu un culot hors du commun et étant devenue une joueuse de poker hors pair, elle était adhérente au cercle Wagram plutôt qu’employée. Elle avait donc ce fameux corse devant elle et elle me le passait au bout du fil. Je lui demandais s’il était l’ami de mon oncle que j’avais connu à l’âge de 14 ans perdu de vue. Mais sa voix ne me revenait pas. Il m’invita à le rencontrer pour mettre un visage sur moi au milieu de la nuit…

J’avais 14 ans, John est le mari de ma tante. Ils avaient un ami qu’on appelait M le corse. John était un nom emprunté qui signifie dans ma langue « le méchant » du film. Il était un enfant adopté depuis la guerre du Cambodge. J’ai su plus tard que ce qui liait mon oncle et M, c’était la prison. 4 années en cabane pour braquages en série. C’étaient des vrais méchants. John nous emmènerait au restaurant sur les Champs Elysées, mon frère et moi, accompagnés de ma tante dans leur nouvelle voiture, musique à fond. « Gangsta Paradise » de Coolio passait en boucle. Et après le dîner, il nous emmenait devant la vitrine de la boutique, Lamborghini ! Il y avait cette Lamborghini Countach de couleur orange qui trônait dans cette immense vitrine. Cette aventure marquait toute mon âme sur la définition du mot lèche vitrine. Quand je serais grande c’est ce genre de lèche vitrine que je voudrais faire. Comme le titre « Window Shopper » de 50 Cent. Les Ferrari dont j’entendais le nom dans la bouche des adultes étant enfant, n’avaient plus aucune valeur pour moi. Quand je serais grande, c’est une Lamborghini que je m’achèterai.

Est-ce que j’ai le droit de le dire aujourd’hui ? M m’observait. Je le sentais bien. Lorsque j’ai eu 19 ans, il est venu me chercher en bas de la cité avec un ami à lui qui ressemblait étrangement à Tony Montana, une belle balafre sur le visage. Il était Italien lui. Ils ont déboulé en BMW cabriolet décapotée. Lorsque je suis descendue, les mecs de ma cité étaient attroupés, émerveillés par l’engin et les personnages avec leur accent du sud. On aurait dit des gamins devant une PlayStation. Comme j’avais honte. Monter dans une voiture avec des hommes blancs d’un certain âge. Mais il était bel et bien ce qu’on appelle communément : un ami de la famille. Ce soir-là, j’ai découvert la boîte la plus select de l’histoire de Paris. Après un dîner avec ses amies femmes qui nous ont accompagnés tout au long de cette nuit folle où nous avions fait des douches de Champagne au VIP ROOM. Chose que je pensais réservée uniquement aux coureurs automobiles que je voyais à la télévision. J’étais toujours cette petite chose discrète qui observait la vie avec fascination. Qui se faisait entraîner dans le monde, dans cette folle ronde. Au petit matin dans la discrétion d’un appartement parisien, M m’invita dans le bain qu’il avait fait couler pour moi. Je me suis exécutée…Il m’expliquait alors comment il avait attendu ma majorité pour pouvoir me parler. Qu’il serait toujours pour moi cet « ami de la famille ». Nous nous sommes couchés dans un lit et sans dire un mot nous nous sommes endormis, comme des amis. C’est ainsi que j’entrais subtilement et dans un profond respect, dans l’univers des corses. Je ne connaissais ni son nom de famille ni où il habitait. Mon frère et moi l’avons toujours appelé : M le Corse.

Dans le taxi qui m’emmène vers le cercle Wagram au milieu de la nuit, je repensais à cette scène où un homme et une jeune femme pouvaient se retrouver dans un même lit sans que rien ne se passe. J’étais impatiente de retrouver cet ami de la famille qui depuis cette nuit n’avait plus jamais donné signe de vie. À la réception du cercle, je demande qu’on m’annonce auprès de Michel Ferracci et qu’on m’attend. On m’invite alors à monter à l’étage sans m’accompagner. Plus je montais les marches et plus j’entendais la compteuse à billets sans discontinuer. La salle enfumée du sol au plafond au décor haussmannien était impressionnante. Il y avait des tableaux aux murs. Les jetons claquaient sur les tables en bois foncées tapissées d’un feutre vert et les cartes fouettaient entre elles. On entendait les croupiers crier « personnel, merci ! ». Les verres tintaient entre eux et les couverts clinquaient dans le restaurant en rotonde qui trônait sur une estrade au milieu de la salle. Les valets allaient et venaient, plateau à la main. Et les cuisinières asiatiques s’affairaient dans leur micro-cuisine. Un homme apparaît devant moi et me tend la main. D’une poigne ferme, il me dit :

  • Je suis Michel Ferracci et il est sûr qu’on ne se connaît pas. En revanche la personne dont vous parliez est « … » de la Brise de mer, et si vous le souhaitez-vous pouvez commencer demain si vous êtes intéressée par un poste de croupière.

Manela Vespahong

*Photo par #ShootbyAlma