Au premier abord ce sont des personnes comme vous et moi, seulement, ils attirent notre attention. Qui sont ces gens qui acceptent d’entrer volontairement en prison ? Pour quelles raisons ? me direz-vous. Non pas pour déculpabiliser d’une bêtise non avouée, mais pour effectuer un acte véritablement citoyen. Paule et Henri que nous avons eu la chance de rencontrer appartiennent à l’Association Nationale des Visiteurs de Prison (ANVP). L’occasion pour nous d’éclairer notre vision sur le milieu carcéral et d’aborder ce bénévolat particulier.

‘’ Car pour être libre, il ne suffit pas de se libérer de ses chaînes, il faut vivre en respectant et en augmentant la liberté des autres

Nelson Mandela

Quel est le déclic qui vous a fait devenir visiteur dans une maison d’arrêt : certains disent que ça doit être une démarche spontanée mais réfléchie, en ce qui vous concerne alors ?

Paule : Je cherchais depuis longtemps la cause qui allait me mettre en mouvement. Ayant du temps libre à mettre à profit, j’hésitais entre les migrants et les enfants. Deux autres causes qui me parlent. Le jour où j’ai pensé à la prison, ça a été comme une révélation, je ne peux pas expliquer pourquoi. J’ai un début de réponse avec le fait que ma mère était proche de Michel Foucault (célèbre philosophe de la fin du 20è siècle) qui a écrit, notamment, un livre référence sur la prison. Cela faisait donc partie de nos discussions et peut-être que l’idée vient de là. Je crois que je suis sensible aux destins moins rectilignes que le mien. J’ai besoin de rendre ce que j’ai eu la chance de recevoir !

Henri : La prison est un sujet qui m’intéressait beaucoup, je m’étais pas mal renseigné grâce à des lectures personnelles. Pour moi, l’étape suivante et logique était de m’investir physiquement parlant. Donc, j’ai cherché les différentes possibilités existantes. La décision s’est prise assez vite, mais c’était réfléchi.

Pour pouvoir obtenir ce statut particulier, le casier judiciaire doit être vierge, cela signifie donc que les personnes ne connaissent pas particulièrement l’univers de la prison avant leur première visite, n’est-ce pas un peu dommage pour réellement appréhender les problèmes auxquels les détenus peuvent être confrontés ? Et dans le même temps, paradoxalement, un ancien prisonnier qui est censé redevenir un citoyen lambda ne peut pas faire profiter de son expérience, qu’en pensez-vous ?

Paule : Deux choses importantes. Tout d’abord, les règles sont fixées par l’administration pénitentiaire puisqu’un visiteur de prison n’est pas obligé de passer par notre association. Cependant, c’est vivement conseillé d’en faire partie parce que nous avons des formations pour nous préparer. Pour revenir à votre question, cela peut se comprendre d’un point de vue de la sécurité. Et secundo, l’intérêt de la rencontre entre un visiteur et un détenu, c’est justement ce décalage entre nous. La plupart du temps, nous n’appartenons pas au même milieu et c’est bénéfique (pour nous deux). Rendre une rencontre possible qui ne le serait même pas dans la vraie vie ! Ca m’arrive très souvent qu’un détenu me dise : « tu sais, je n’ai jamais eu l’occasion de parler avec quelqu’un comme toi auparavant ». On n’est pas confronté aux mêmes difficultés et on peut essayer d’apporter une certaine sérénité ou solidité. On est intégré dans la société, on a les codes ! On peut faire office de repère et c’est une vraie richesse !

Henri : Je suis en partie d’accord quant à la première partie. C’est vrai que les premières fois, on découvre cet univers, cela peut être perturbant et lourd. C’est complexe, car beaucoup de choses de notre « travail » pourraient être réalisées par des anciens détenus. Pour autant, je comprends que ce ne soit pas possible si on a un casier judiciaire puisqu’on a des moments privilégiés avec les prisonniers sans être complètement fouillé. Ca parait logique que l’administration pénitentiaire ne prenne aucun risque. Si un jour un incident arrive, on pourra toujours dire, a posteriori, que ce n’était pas très malin « d’inviter » des ex-tolards.

Dans une interview accordée à Sud Ouest en 2017, des collègues à vous disent ceci : « la prison a trois missions qui sont : punir, protéger la société et permettre la réinsertion. A part la première, elle échoue sur le reste », êtes-vous d’accord ?

Paule : Sur la réinsertion, elle échoue, c’est clair. Pour protéger la société, je ne peux qu’être d’accord avec eux. Il n’y a qu’à voir le taux de récidive très important en France (à peu près 63%, en hausse continuelle). Nos voisins européens (surtout du Nord) sont de meilleurs élèves en comparaison. Avec l’actualité et le phénomène de radicalisation qui s’est surajouté au problème de surpopulation, je pense définitivement la même chose que mes collègues.

Henri : Ah oui, totalement. La mission première de réinsertion est quasiment inexistante. Et pour ce qui est de la punition, je trouve que c’est illusoire de penser que ça marche. La prison dans son état actuel protège sur le court terme et ne cherche pas des solutions sur le long terme.

Du coup, la prison est-elle toujours la réponse opportune en fonction de l’infraction ?

Paule : L’année dernière à l’ANVP, les adhérents ont voté, à la majorité, pour s’investir en milieu ouvert. Par exemple, pour les gens qui sont sous bracelet électronique ou en liberté surveillée. Pour nous, c’est une révolution culturelle puisqu’au départ on s’est vraiment construit sur ce système de visite individuelle entre les quatre murs d’une prison. Ce nouveau volet dans l’asso va nous permettre d’accompagner les gens dans la réinsertion, en les aidant à trouver un emploi, un logement. La semaine dernière, lors de l’AG annuelle, le député REM Didier Paris et la directrice adjointe de l’administration pénitentiaire disaient que l’avenir de la punition en général serait fait de davantage de porosité entre l’intérieur et l’extérieur. Il faut essayer de construire quelque chose pour que les détenus puissent se réinsérer sereinement dans la société (favoriser les bracelets électroniques, les travaux d’intérêts généraux…).

Henri : Selon moi, c’est un non catégorique. Cela dit, je n’ai jamais interagi avec les gens qui étaient dans d’autres formes de procédure. Ce que je crois savoir, c’est que la prison change définitivement un homme. On est au contact d’une population ayant commis des crimes, mais qui peuvent être très différents par le degré et la nature. Quand on n’est pas quelqu’un de dangereux pour la société et qui a juste fauté par accident, je pense qu’il y a d’autres moyens à privilégier pour punir, corriger puis réinsérer.

Les médias rapportent des prisons insalubres où règne l’insécurité, avec votre expérience, comment décririez-vous ce lieu spécifique ?

Paule : Déjà, je ne vais parler que pour celle que je connais, à savoir la maison d’arrêt de Villepinte. Cela fait cinq ans que je fais ça et clairement les conditions de vie sont hyper difficiles ! Avec une occupation de 200%, l’environnement est compliqué. Ils peuvent être trois à quatre dans de toutes petites cellules sales, le bruit est omniprésent et les douches ne sont pas forcément quotidiennes. Les conditions de vie sont pénibles, elles ne sont pas adaptées pour favoriser l’apaisement et encore moins pour permettre un temps de réflexion au sens de sa peine (réfléchir à son acte également). Il m’arrive de demander à la personne que je visite s’il peut envisager avec ses codétenus un programme de temps mort où la télé serait éteinte ! Cela dit, on a une image de la prison très négative : violences, saletés, alors qu’il y a aussi de très beaux rapports humains. C’est un simple reflet de la société, comme partout, tout existe. Lors des visites, il peut se passer de belles choses comme des rires ou des rencontres inoubliables entre les différents acteurs d’un établissement  pénitentiaire : les intervenants extérieurs, les surveillants et/ou les prisonniers. Quand on est à l’extérieur, on n’y pense pas, mais ça existe réellement.

Henri : L’univers carcéral est forcément violent dû en partie à la frustration des détenus. Ils sont très nombreux, on ne respecte pas la loi sur les cellules individuelles et quand on a accès à une douche tous les deux ou trois jours, ça crée un climat délétère et stressant. Je ne pense pas que les gens entre eux soient très violents (à part certaines exceptions). C’est l’environnement qui reste la principale cause de cette insécurité.

Votre Président Paul Marconot n’hésite pas à répéter ceci : « Je leur dis toujours : vous êtes là parce que vous avez enfreint la règle collective. La société vous a sanctionné mais ne vous rejette pas. Vous valez quelque chose » (citation tirée du magazine Serengo). D’autres bénévoles partagent cette opinion, mais n’est-ce pas un peu démagogique de prononcer ces phrases ? Certains prisonniers ont réellement commis des actes atroces qui ne sont pas pardonnables et qui remettent clairement leur humanité en cause, qu’en pensez-vous ? Est-ce que cela fait partie de vos phrases d’accroche pour mettre l’individu en confiance ?

Paule : Il y a des milliers de choses que je voudrais vous dire. Premièrement, je n’ai pas de phrase d’accroche, je n’ai pas de technique, je suis qui je suis. Je me présente devant les détenus en étant totalement sincère dans ma démarche. En fait, c’est surtout ça la clé magique de la bonne entente et du respect mutuel. Je viens, je leur explique mon rôle et je leur dis : « voilà, on a du temps tous les deux, je suis là pour parler avec vous, vous n’êtes pas obligé de venir, mais moi je serai là ». Chaque visiteur a sa façon de faire.

Pour les détenus qui ont commis des crimes, j’ai envie de vous dire que ça ne remet pas leur humanité en question : plus on fait de « conneries », plus on est humain ! Enfin, un homme parfait, ça n’existe pas. Le pire pédophile, le pire criminel, on dit que c’est un monstre, mais non, c’est un humain comme nous. Voilà pourquoi c’est difficile à accepter. Encore une fois, ce n’est pas parce qu’on est visiteur et que nous avons une attitude de non jugement que l’on se garde d’avoir une opinion sur ce qu’ils ont fait. Le contrat, c’est de ne pas les juger, tout simplement. C’est-à-dire qu’ils ont déjà été jugés par la société, par leur famille et les victimes, nous ne sommes pas là pour tomber dans la confrontation moralisatrice.

Henri : Globalement, je suis en accord avec ce qu’il dit. Je ne l’utilise pas personnellement puisque j’ai dû mal à parler au nom de la société. Malgré tout, en étant visiteur, on prouve d’une certaine façon que la société ne les oublie pas.

Votre principale mission est d’écouter sans juger. Dissocier l’homme de l’acte commis, sans a priori, peut sembler un exercice compliqué. La neutralité dans la vie n’existe pas vraiment, comment se fait-il que dans un endroit si particulier cela soit possible ? Dans la vie, on nous apprend à se forger des idées, des convictions, alors, vous forcez votre posture et votre nature humaine en faisant l’inverse ? Question très simple : est-ce facile ?

Paule : C’est le contraire, c’est beaucoup plus facile que ce que l’on pense. Dès l’instant où on est face à une personne, l’acte passe au second plan. Lorsque vous vous voyez attribuer un nouveau détenu, on a son nom et son numéro, mais aucune information sur le motif de sa présence ici. Dans notre éthique de visiteur, on ne leur demande pas ce qu’ils ont fait. Et ce, même si on les voit toutes les semaines pendant six mois ! C’est au détenu de décider s’il veut aborder le sujet ou pas. Du coup, on commence par discuter avec quelqu’un avant de parler avec quelqu’un qui a commis tel fait. Ca change vraiment tout, car on se retrouve face à des personnes qui sont autant « complexes » que vous et moi. C’est toute la subtilité, nous allons essayer par nos discussions, par la confiance que l’on va établir, par le temps consacré, de mettre en perspective ce qu’ils ont fait et de les aider à accepter le fait qu’ils aient causé du tort. Parfois, ils le nient, ils rejettent en bloc. Au bout d’un moment, on va essayer de les aider à se projeter dans un avenir différent. Prenons l’exemple des jeunes englués dans le trafic de drogues, on va essayer de leur faire entendre que l’argent n’est pas forcément le moteur d’une vie. Bref, dissocier la personne de son acte se fait à la seconde où vous entrez en contact avec cette dernière.

Henri : L’exercice est assez facile comme nous n’avons pas d’informations sur ce que l’individu a fait. C’est une bonne chose, car cela permet de ne pas avoir de jugement. On apprend à connaître une personne avec sa complexité, ses bons et ses mauvais côtés. Du coup, on n’est pas assommé directement par le verdict. Par la suite, c’est à lui de décider s’il souhaite révéler son acte et à quel moment. De toute façon, c’est difficile de juger quelqu’un sur son crime, car on ne connait pas la situation et tous les autres éléments qui entourent l’affaire. On sait où on est, que l’on va rencontrer des gens qui ne sont pas là par hasard, donc, ça tempère un peu le moment de la révélation. Pour moi, ça n’a pas été trop compliqué, j’ai réussi à gérer ça.

Il y a un autre maillon essentiel, c’est la confidentialité de vos échanges, vous êtes seul à seul en face à face. Une confidentialité que vous rompez (seulement) s’il y a une menace pour autrui ou pour lui-même, n’est-ce pas ?

Paule : Oui, évidemment. Si on détecte le moindre risque de suicide, on se doit d’avertir directement les autorités concernées. Idem s’il parle de s’en prendre à une tierce personne.

Henri : C’est le seul moment où on doit en référer à l’administration. On est là pour l’aider et si cela atteint l’intégrité de quelqu’un, il y a des limites, on se doit d’agir.

Etant enfermé, n’avez-vous jamais eu peur, ressenti le moindre danger ?

Paule : Quand on est une fille, on  se sent déjà en danger dans la rue. On a l’habitude de l’adversité de toute façon. En plus, dans le parcours des prisonniers, on est une exception, car même durant leur vie personnelle, ils n’ont pas été souvent confrontés au bénévolat, au fait d’agir de façon désintéressée. Pour eux, c’est un grand mystère et ils se posent pas mal de questions là-dessus. Au bout de 3 mois, quelqu’un m’a quand même sorti : « ça y est, j’ai compris ! En fait, tu es journaliste et tu dois écrire un article ou un livre ». C’est dur de leur faire accepter que non, je suis juste bénévole. Que je viens pour faire avancer (à mon petit niveau) la société, que ça me fait plaisir de le faire, que ça flatte mon égo aussi. Du coup, ils éprouvent une reconnaissance immense envers nous. S’il y a une seule catégorie de personnes qui n’est pas en danger dans une prison, c’est bien le visiteur (malgré le fait que l’on se retrouve enfermé dans une pièce de 2 mètres carrés avec eux). Il y a une exception où je me sentirais peut-être moins à l’aise, ce sont les cas psychiatriques qui sont imprévisibles. Mais pour l’instant, je n’y ai pas encore été confrontée.

Henri : Jamais. La plupart du temps, les gens qui sont là ne sont peut-être pas représentatifs de toute la population carcérale, car ils sont isolés et ont fait la demande de nous rencontrer. Donc, ils viennent pour discuter et comprendre notre action. Il y a de la bonne volonté de leur part. Lors du premier contact, on ressent toujours un malaise puisque ce n’est pas forcément très naturel, mais ça s’arrête là.

L’ANVP l’association dont vous dépendez a comme principal moyen d’action la visite individuelle dans l’enceinte des établissements pénitentiaires français (de la maison d’arrêt au centre de semi-liberté). Concrètement pour que l’on saisisse bien l’ambiance, en quoi consiste l’échange : est-ce une écoute plus qu’une conversation ou un véritable dialogue ? Apportez-vous des éléments de votre vie quotidienne par exemple ? Une discussion naturelle ou préparée ? La contradiction a-t-elle sa place ?

Paule : Ce n’est pas exactement une conversation normale, dans le sens où on est vraiment là pour eux. On va parler en priorité de leur vie, mais ça n’empêche pas de donner quelques éléments sur la nôtre. Ca varie en fonction du bénévole et du détenu, chacun fait à sa façon. On est constamment surpris, on ne sait pas à quoi s’attendre. Les sujets abordés ne sont pas préparés puisque lor de la première rencontre, on ne sait pas à qui on a affaire. Pour vous dire, ma toute première fois en prison, c’était le lendemain de la victoire du PSG qui renouait avec le succès, après son rachat par les Qataris. Etant fan à l’époque, je me suis dit que ramener le journal l’Equipe, qui faisait sa une là-dessus, serait une excellente idée pour briser la glace. Résultat, ce détenu s’en contrefichait complètement et c’est un autre sujet qui a pris. Ensuite, nous gardons en tête que l’objectif principal reste celui de proposer un espace où ils seront écoutés. Ce qui n’empêche pas que la contradiction ait complètement sa place ! On se dit les choses comme on les pense.

Henri : Au début, je parle toujours beaucoup. J’explique mon rôle, que je n’ai rien à voir avec le service pénitentiaire et que je suis uniquement présent pour discuter et faire avancer des requêtes qui peuvent traîner en longueur. Une fois les explications passées, on commence réellement la relation interpersonnelle. Je ne prépare pas trop à l’avance les sujets que j’aborde. Il m’arrive de donner des cours de français à un détenu étranger ou même des informations concernant son propre pays. Sinon, on parle de tout et de rien : du foot, de politique, de la vie en prison, de leur famille etc.

Tout le monde est unanime : personne ne pose la question de savoir pourquoi l’individu se retrouve subitement en prison. Souvent, l’individu le dira de lui-même, mais cela peut arriver à n’importe quel moment, n’êtes-vous jamais curieux de savoir à qui vous avez affaire ? S’il ne le révèle pas, aucune frustration ?

Paule : Pas vraiment. On se rend rapidement compte que finalement, ce n’est pas le plus important. Ca me paraîtrait même malsain, parce que voyeur, de trop vouloir savoir. En plus, il faut bien se rendre compte que lorsqu’un condamné raconte son acte ou son procès, c’est sa version. On sait pertinemment que si la victime racontait les faits, cela ne se ressemblerait pas beaucoup. Evidemment que sur certains cas, la curiosité peut nous titiller, mais lorsqu’un prisonnier n’aborde pas du tout le sujet, on peut commencer à se dire que c’est potentiellement quelque chose de très grave. Personnellement, ça ne m’est jamais arrivée, ils m’ont tous dit très rapidement la raison de leur présence en détention. Excepté un, que j’ai suivi longtemps en plus. Le jour où il a voulu tout me raconter, j’ai dû partir. Et la semaine suivante, il avait été transféré.

Nous, les visiteurs de prison, on est ultra sensible à ce qui peut être interprété comme déplacé, on n’aime pas jouer le rôle de l’interrogatoire. D’autant plus que les détenus ne sont pas forcément encadrés psychologiquement parlant. Dans ma maison d’arrêt, il y a un psychologue pour 1000 individus. Autant vous dire que les rendez-vous sont rares, très rares. Il y en a même un qui m’a dit que j’étais la première personne avec qui il discutait (de son cas précisément) depuis six ans.

Henri : Si un peu. On est curieux parce que généralement les personnes en parlent de façon directe ou indirecte. Et quand c’est de cette dernière manière, cela nous intrigue et on a envie de le questionner. Je me contiens et, finalement, ça me va de ne pas savoir. D’autant plus qu’il y a des moments où on arrive (pour la visite hebdomadaire) et la personne n’est plus là pour une raison quelconque, ça fait partie des règles du jeu.

Dans un onglet du site, intitulé nos actions, il y a marqué ceci : les détenus coupés du monde se voit proposer l’aide de visiteurs ANVP. Vous le faites notamment en intervenant auprès du Ministère de la Justice pour faire valoir l’indigence des plus démunis : faut-il des compétences particulières ?

Paule : Contacter le ministère de tutelle, cela peut arriver en effet. J’ai une amie qui a demandé récemment une grâce concernant une amende douanière. Mais ce que l’on fait au quotidien, c’est plus l’interface entre le détenu et l’administration au sein de la prison. En gros, il peut s’agir de rencontrer le SPIP pour faire accélérer ou débloquer des démarches qui prennent du temps.

Henri : Oui effectivement, c’est possible. Je n’ai qu’un an d’ancienneté, donc, je ne pourrais pas tellement détailler. On est un acteur indépendant qui avons une certaine connaissance du terrain, à ce titre, on est légitime pour interpeller l’administration ou le ministère. On essaye de faire avancer les choses.

Du coup, votre « travail » ne se résume pas qu’à une simple visite hebdomadaire ou bimensuelle d’un détenu, vous prenez en charge quelques démarches : en recherchant des formations, en lui apportant des conseils pour améliorer sa détention. Pour connaître tout cela, il faut se renseigner et cela peut prendre du temps ; est-ce le cas ?

Paule : Effectivement, notre mission est diverse. Ce n’est pas un bénévolat qui se résume à être dans un parloir pendant une heure. Il y a toujours des trucs à faire à l’extérieur, ça peut être de rentrer en contact avec la famille. On peut aussi écrire des lettres, donner des cours de français pour les détenus analphabètes ou faire des recherches sur internet pour le détenu.

Henri : Etre visiteur de prison demande beaucoup de temps et de patience. Il faut aller chercher des infos, notamment, pour tout ce qui concerne le droit. Evidemment, les détenus ne nous en tiennent pas rigueur si on n’a pas eu le temps de se consacrer entièrement à leurs soucis. On n’est pas 24/24h à leur disponibilité.

Ca c’est la partie émergée de l’iceberg, mais de plus en plus, vous accompagnez le détenu dans le processus de réinsertion sociale : comment se passe l’aide techniquement parlant, en quoi consiste-t-elle ?

Paule : Cette partie est toute nouvelle pour l’association comme pour moi. Ils sont en train de négocier un budget pour pouvoir mettre en place des formations afin que nous connaissions ce dans quoi nous mettons les pieds. Je crois qu’il y a des visiteurs qui ont déjà commencé. Mais déjà en détention, comme on fait souvent le lien avec l’extérieur, avant la sortie on peut s’occuper des papiers d’identité du détenu, l’accompagner chez Pôle emploi ou un futur employeur dans le cadre d’une permission de sortir, etc.

Henri : Je sais que l’ANVP y travaille, mais personnellement, je n’ai pas pris en charge des détenus à leur sortie.

Jean-Marie Seffray (un visiteur de prison) dit même que votre rôle va s’amplifier avec la contrainte pénale (sanction au même titre que la prison ou l’amende qui permet au condamné de rester libre à l’extérieur en étant soumis à certaines obligations, source service-public.fr). On constate que le fait d’être accompagné par un visiteur peut empêcher une récidive, avez-vous déjà pris part à une telle mission ?

Paule : Pas encore. De toute façon, que ce soit à l’extérieur ou à l’intérieur, empêcher la récidive est notre fer de lance.

Henri : J’aimerais vous en parler, mais je n’y ai pas encore été confronté.

‘’ Nous travaillerons ensemble pour soutenir le courage là où il y a la peur, pour encourager la négociation là où il y a le conflit et donner l’espoir là où règne le désespoir

Nelson Mandela

Au sein de l’association, à part pour le congrès national, à quelle occasion vous retrouvez-vous tous ? Les groupes de parole qui vous permettent de verbaliser sont-ils réguliers ?

Paule : Concernant les groupes de parole, ils ne sont pas obligatoires et c’est chaque visiteur qui décide ou non s’il en ressent le besoin. A partir du moment où on s’inscrit, on y va toute l’année. Si je me rappelle bien, c’était une fois par mois. Dans ma prison, on essaye de se retrouver de plus en plus avec les autres bénévoles, car c’est important de ne pas s’isoler. On peut vivre des moments lourds qu’il faut pouvoir partager. On a également des questions éthiques : comment répondre à ce détenu sans mettre en  danger la relation etc. De plus, pour l’administration et les prisonniers, c’est important qu’ils sentent que nous sommes une équipe, que l’on soit tous sur la même longueur d’onde.

Henri : Ca m’arrive régulièrement de croiser des collègues et de s’attendre à la fin des visites pour échanger. Je travaille et, pour l’instant, je n’ai jamais pu prendre une formation au sein de l’ANVP (les réunions sont en semaine).

La règle de sécurité principale est de ne rien transmettre, d’arriver et de repartir les mains vides. Quelles sont les autres règles de base que vous transmet l’administration pénitentiaire ? Un prisonnier a-t-il déjà essayé de vous tester ?

Paule : En réalité, ça dépend du règlement intérieur de chaque établissement. Dans certains, il est formellement interdit d’apporter quoi que ce soit, alors que dans d’autres, des exceptions sont autorisées pour les livres ou les vêtements. Par exemple, le visiteur que je vais visiter prochainement a besoin d’une chemise pour son audience. J’ai demandé l’autorisation à la directrice de l’établissement et ça a été accepté. La nourriture est par contre strictement interdite. Il faut se dire aussi que si on rapporte trop de choses, la visite et la relation sont parasitées, cela peut entraîner des dérives. De toute manière, ce n’est pas l’objet de notre venue !

Quant à savoir si des détenus ont déjà tenté de me tester, oui et ça peut arriver pendant les tout premiers parloirs ! L’exemple le plus récurrent, c’est le fameux paquet de clopes. Evidemment, c’est totalement exclu, car ce n’est pas mon rôle et ce n’est pas légal. Le fait que mon « non » soit catégorique, on sent qu’ils sont soulagés. Ils se disent qu’ils ont quelqu’un de carré et de cadré en face d’eux, ils se rendent compte qu’il y a une vraie pratique et un vrai engagement derrière. On en rigole et on passe très vite à un autre sujet, et ça ne se reproduit plus jamais. Je remarque qu’ils ne font jamais de demande déplacée. La dernière chose importante à laquelle il faut faire attention, c’est de ne jamais critiquer ou abonder dans le sens des criminels au sujet de l’administration pénitentiaire, le SPIP ou les autres intervenants. Il ne faut pas remettre en cause l’autorité, car ça peut être dangereux pour les autres, et c’est aussi un mauvais signal pour le détenu. Parfois, ils ont raison d’être en colère mais dans ce cas-là, j’essaie de leur faire comprendre le point de vue de l’administration, sans prendre parti. Histoire qu’ils apprennent à se mettre à la place des autres !

Henri : Me concernant, aucun détenu n’a tenté. On peut amener des choses, mais cela sera obligatoirement contrôlé. Typiquement, à l’occasion des fêtes, on peut ramener un paquet de Noël.

Outre le détenu, dans votre fiche de mission, la famille du détenu fait aussi partie des gens que vous pouvez aider (en conseillant la démarche à suivre pour obtenir des permis de visite par ex). Est-ce vous personnellement ou l’asso en général qui s’en occupe ? Sur le site, il y a marqué intermédiaire entre la famille et le détenu, qu’est-ce que cela signifie ?

Paule : Ca dépend, mais ce n’est pas régulier. Ca m’est déjà arrivé de prendre un verre avec une famille étrangère pour leur expliquer le fonctionnement de la prison française et les rassurer par la même occasion. Il m’est arrivé de rencontrer une maman avec un colis de Noël pour son fils, ou de croiser des parents au tribunal. Tout ça, je le fais toujours avec l’assentiment de l’administration. Parfois, c’est important de permettre une meilleure communication entre la famille et le détenu.

Henri : A l’heure actuelle, je visite deux personnes qui sont isolées. Dans le passé, je n’ai eu que des cas similaires soit la famille n’est pas de région parisienne, soit elles ont tout simplement coupé les ponts.

Pour être bénévole et j’aurais sans doute dû commencer par cela, une formation est vivement conseillée. Elle s’appelle Ecoute et accompagnement de la personne détenue et dure deux jours. Qu’est-ce qu’on vous y enseigne ? Il en existe d’autres comme la prévention du suicide (1 jour) ou encore les addictions et pathologies : qu’avez-vous suivi personnellement ?

Paule : J’ai dû faire quasiment toutes les formations qu’on m’a proposées, car elles sont vraiment passionnantes et permettent d’anticiper un peu les situations auxquelles nous pouvons être confrontées. J’ai surtout beaucoup appris sur notre positionnement éthique et le lien subtil à construire entre donateur et bénéficiaire. La relation doit être équilibrée, on doit absolument être conscient de ce que nous pouvons recevons. Le bénévole doit être clair sur tous les sujets, car le détenu peut sentir si un malaise s’installe. Pour votre cas précis de la prévention du suicide, nous avons eu des éléments concrets qui doivent permettre de nous alerter et de distinguer les différentes étapes avant le passage à l’acte.

Henri : J’avoue que je n’en ai pas encore faites et qu’il va bientôt falloir y passer. Ca fait un moment que je regarde les dates et je vais y arriver, promis. C’est toujours difficile à programmer, car elles ne sont pas forcément récurrentes et il faut donc être disponible (ce qui n’est pas toujours possible).

La visite en prison étant extrêmement réglementée, tout candidat souhaitant mettre à profit son temps libre doit subir une enquête diligentée par la direction régionale de l’administration pénitentiaire. D’après Michel Busnel, visiteur depuis 13 ans, qui s’est exprimé dans le Télégramme en mars 2016, il s’agit d’un entretien au commissariat, parfois une visite des forces de l’ordre à votre domicile et un rapport des services de renseignements… Certes, beaucoup d’entre vous disaient que l’adhésion à une telle cause pouvait s’apparenter à un parcours du combattant du fait de la lenteur des démarches, mais quand même ! Au final, en quoi consiste-t-elle précisément cette enquête ? Avez-vous essuyé des refus ?

Paule : Pour ma part, je n’ai eu aucun contact avec la police et je ne sais pas de quoi est faite l’enquête. Existe-t-elle vraiment pour tout le monde ? En revanche, après un premier entretien avec un représentant de l’ANVP, qui fait déjà un sacré écrémage dans les candidatures, on est entendu par la direction de l’établissement pénitentiaire qui juge le sérieux et la motivation de notre demande. Pour les délais d’obtention de notre carte, on peut trouver ça dommage que ce soit aussi long, car nombre de détenus sont en attente de visiteurs. Mais parallèlement, pour nous, c’est comme une gestation, ça nous permet de peser le pour et le contre, d’être sûr de son engagement et de se poser les bonnes questions. Moi, j’étais dans la moyenne, j’ai attendu 7 mois. Je n’ai pas eu de refus. Au final, quand on reçoit l’approbation des autorités, ça commence direct.

Henri : Je vais formuler la même réponse, je ne sais pas en quoi consiste cette enquête. Nous n’avons pas de compte rendu à la fin. Je me suis posé la question : « est-ce une enquête vraiment poussée ? Que vont-ils chercher ? » N’ayant pas grand-chose à cacher, ça ne m’a pas tellement freiné. Je trouve ça normal que l’on apprenne à vous connaître, car laisser entrer une personne dans une prison, c’est toujours un risque potentiel. Pour l’entretien, cela s’est passé à la maison d’arrêt. Comme Paule, je n’ai pas subi de refus.

Vous devez également subir des tests psychologiques, c’est important, car les détenus s’attendent à recevoir un pilier, une épaule solide. Du coup, quand vous êtes reçu, ça veut dire que vous êtes une personne forte, ça fait plaisir non ?

Paule : Je n’ai pas réalisé de tests psychologiques. A la limite, quand on remplit le questionnaire (téléchargeable sur le site de l’ANVP), on a quelques questions pouvant y ressembler, mais selon moi, on est très loin d’un véritable test. Ce sont plus des questions d’ordre éthique.

Henri : Oui, ce n’est pas faux ! Je me rappelle que ça m’avait soulevé pas mal de questions que je n’avais pas formulées clairement auparavant. Ce n’est pas un test psychologique à proprement parler, car c’est très appliqué à notre activité : Comment réagirait-on face à une situation précise ? Quelle personne sommes nous prêt à rencontrer et d’autres pour qui ça semble impossible ? J’étais content que ça marche pour moi puisque j’avais déjà effectué pas mal de démarches administratives.

Les prisonniers qui font la demande de vous recevoir ont tous un point commun : ils sont généralement isolés du monde et de tout lien social. De plus, c’est le SPIP (services pénitentiaires d’insertion et de probation) qui sélectionne « vos » détenus afin qu’ils correspondent à vos critères d’appréciation personnelles et la mixité est autorisée. En réalité, c’est un peu comme une appli de rencontre, non ? C’est pour permettre une relation portée sur les mêmes goûts, faciliter l’échange de départ ?

Paule : Le but de la manœuvre est de favoriser en priorité les prisonniers qui sont isolés. La secrétaire qui s’en occupe n’épluche pas les dossiers pour trouver des centres d’intérêt communs. La seule chose qui peut être prise en compte, ce sont les langues parlées par le bénévole afin de le caser avec un prisonnier dont la langue correspond ou se rapproche.

Henri : Je ne sais pas à quel point la sélection est poussée. Les questionnaires ne sont pas extrêmement précis sur nos goûts et nos couleurs, je n’ai pas l’impression d’avoir été profilé pour «matcher » avec un détenu en particulier. Dans tous les cas, je pense que c’est plus pour une question d’efficacité. Empêcher au maximum le rejet qui est une perte de temps pour les trois parties.

Pouvez-vous déclarer (pendant la recherche du SPIP) ne pas vouloir vous occuper d’une personne ayant commis des actes précis parce que cela vous mettrait mal à l’aise ?

Paule : Non justement, c’est tout le positionnement de l’ANVP : on vient sans juger. Je comprends par exemple les femmes qui ne pourraient pas rencontrer de délinquants sexuels. Néanmoins, si on part sur ce principe là, ce n’est pas «visiteur de prison » qu’il faut faire. En règle générale, l’établissement évite quand même de confronter une femme à ce genre d’individus. Quoique, ce n’est pas toujours vrai, je connais des femmes qui rendent visite à des violeurs. Encore une fois, ça dépend des centres de détention.

Henri : J’avoue que je ne sais pas, j’en ai assez peu discuté avec les autres bénévoles. Personnellement, j’ai accepté tout le monde.

Pourriez-vous prendre le cas d’un homme qui a fait la une médiatique dans la rubrique des faits divers ? Je pose la question, car votre exercice serait sensiblement biaisé puisque vous connaitriez les raisons de sa présence en prison avant votre première visite.

Paule : Des réticences, on en a forcément, car on est humain. Je n’ai jamais été confrontée à ce cas et donc, je ne peux pas savoir comment je réagirais. Ce que je peux vous dire avec certitude, c’est que je ne refuserais pas le détenu. Après, rien n’empêche d’arrêter si on sent un truc trop malsain.

Henri : Effectivement, c’est toujours une mauvaise chose, car on a une description très factuelle et un jugement tronqué sur le contexte et la vie d’avant de la personne. J’imagine que je serais curieux et que j’aurais envie de découvrir la personne par le biais des visites.

Recevoir des visites fait partie des droits de chaque détenu, mais est-ce qu’ils sont tous réellement éligible à ce système ? Je pense aux radicalisés, est-ce le cas ?

Paule : Les détenus qui ne sont pas autorisés à recevoir des visites sont généralement ceux qui sont ou les « détenus particulièrement surveillés ». Après, c’est très simple, les radicalisés ne demandent pas de visites. Mais là encore, ce n’est pas une loi absolue. J’ai quand même entendu un visiteur qui voyait un réclusionnaire radicalisé ou en voie de radicalisation.

Henri : Je ne sais pas, car je n’ai jamais entendu parler d’un tel cas. L’administration ne laisse pas un individu dangereux avec un visiteur dans une pièce cloisonnée, ça c’est sûr. Je n’ai pas de preuves, mais il y a des limites, ça me semble évident.

On dit que la prison est un incubateur de radicalisation, le voyez-vous à votre niveau ? Vous en fait-on part lors de vos échanges avec des prisonniers ?

Paule : C’est un sujet dont les détenus parlent souvent en effet. Ca fait cinq ans que je suis visiteuse et quand j’ai commencé, c’était déjà répandu.

Henri : Pour ma part, aucun détenu ne s’est plaint de prosélytisme. Maintenant, j’ai aussi eu un détenu de confession musulmane qui parlait et écrivait parfaitement l’arabe et qui avait suivi une éducation religieuse. Au sein de la prison, il était assez surpris des détenus qui se prétendaient musulman sans avoir lu un verset du Coran. Ca ne fait pas d’eux des personnes radicalisés, mais ça crée un vivier. Avec leur pseudo connaissance du Coran, ils ont une vision tronquée de la religion et c’est là que réside le danger.

Dans une vidéo où des visiteurs d’Ille-et-Vilaine témoignent, ces derniers affirment que l’enfance des citoyens enfermés est très souvent la cause de leur mal-être, avez-vous ce même constat ?

Paule : Cela a une incidence, mais pas plus que pour n’importe qui. Il y a un truc qui est très vrai, cela dévie un peu de votre question, mais lorsque l’on évoque leurs enfants, par exemple s’ils en veulent ou pas, très fréquemment, il y a comme un changement subit et ils arrivent à se projeter dans autre chose que la délinquance.

Henri : Il y a des cas où la famille est déficiente dans son rapport à l’enfant. Mais selon moi, l’environnement au sens général est plus fréquemment la cause : le contexte social, notre lieu de naissance et de vie…

Le profil des bénévoles n’est pas très varié, vous êtes véritablement des exceptions du fait de votre jeunesse. Pourtant, l’ouverture à ce style de bénévolat est autorisée dès 21 ans. Néanmoins, j’ai constaté que des jeunes se voyaient refuser leur demande. Ironiquement, le motif (du refus) était souvent leur jeunesse ! Comprenez-vous ces réserves par rapport à l’âge ?

Paule : En vérité, c’est la maturité qui est en cause dans la plupart des cas. Entre deux personnes de 25 ans, une peut être acceptée pendant que la seconde est refusée. Franchement, il faut avoir les épaules solides et ne pas être manipulable. Sinon, le risque c’est de tirer les prisonniers davantage vers le bas. C’est une très grosse responsabilité.

Henri : C’est un argument pour ne pas dire immaturité. La jeunesse n’est pas incompatible avec le rôle de visiteur. Au contraire, on a beaucoup de choses à apporter. Un détenu m’a déjà dit que c’était cool d’avoir un visiteur jeune.

Sur le site de l’ANVP, on remarque la présence de fascicules de vocabulaire permettant une meilleure communication avec les prisonniers de langues étrangère : en avez-vous déjà rencontré et est-ce habituel ? Dans ce cas là, comment se passe la discussion ? Possibilité d’un interprète ?

Paule : C’est très courant. Il m’est arrivé d’avoir un interprète avec moi, mais cela change considérablement la relation avec le détenu. On évite au maximum. Il y a beaucoup de détenus qui ne parlent pas français. Par ailleurs, j’anime un atelier de jeux de sociétés, j’ai des groupes de 10-12 personnes et j’en rencontre beaucoup à cette occasion. On a rarement un groupe où tout le monde est francophone. Il y a aussi beaucoup d’analphabètes en prison. On communique avec des gestes, des dessins. Dans ces cas là, on n’a pas de grandes discussions philosophiques, mais rien qu’être là toutes les semaines, c’est déjà beaucoup. Mais enfin la plupart du temps, les détenus s’expriment comme vous et moi, et les discussions peuvent être vraiment profondes !

Henri : Les gestes en priorité. Pour ma part, je ne suis pas tombé sur quelqu’un qui ne parlait pas du tout la langue. J’ai eu un prisonnier qui parlait assez peu, on restait alors sur un vocabulaire simple. L’ANVP met aussi à disposition des tablettes de traduction. Je parle d’autres langues, donc, c’est un point que je peux mettre en avant si je me retrouve face à un étranger.

Votre bénévolat est-il un engagement que vous rendez public autour de vous ? Si oui, est-ce une action bien perçue ?

Paule : Je le rends public avec plaisir, c’est important d’abolir les murs entre la détention et le monde extérieur, ça fait partie de nos missions. L’objectif d’un tel bénévolat n’est pas de se faire mousser, ni d’attiser des curiosités malsaines. Je n’ai jamais eu de réaction négative. Au début, quelques incompréhensions de la part des ami(e)s, mais elles se sont très vite estompées. Globalement, les gens sont très curieux sur le sujet.

Henri : Pareil. Je n’en fais pas ma publicité, mais j’en parle assez facilement. Ca ne s’est jamais retourné contre moi de façon négative, ça a soulevé des questions. J’ai découvert la vision des gens qui m’entourent surtout sur la prison. Et on a parfois des surprises !

Y a-t-il des barrières à fixer, des règles élémentaires à suivre pour éviter que les deux protagonistes ne s’attachent trop ? A leur libération, restez-vous en contact puisque normalement l’accompagnement à la sortie fait partie de vos actions ?

Paule : Il m’arrive d’échanger des mails à des gens qui sont sortis. C’est au cas par cas. Le principe de base, c’est plutôt que lors de la sortie, un prisonnier ferme la parenthèse et reprend sa vie. On n’a pas à avoir une place dans cette vie là. Au départ, on ne s’engage pas pour l’extérieur. Ensuite, c’est comme pour tout, certains peuvent devenir des amis. Il n’y a personne dans mon entourage avec qui je parle une heure toutes les semaines, ça crée obligatoirement des liens. L’aspect qui est compliqué à gérer, c’est quand un détenu demande notre adresse pour pouvoir continuer à nous parler, une fois la liberté retrouvée, et qu’on n’y tient pas. Dans ce cas précis, on s’appuie sur les règles de l’ANVP pour justifier notre « non » réponse. Ils peuvent le prendre mal et penser qu’on a été hypocrite avec eux, ce sont des moments délicats.

Henri : Je n’ai pas encore été dans cette situation, mais je pense que je n’entretiendrais pas la relation à l’extérieur. Il faudrait que ce soit une autre personne qui prenne le relais. La visite est un endroit hors du temps qui se fait dans des conditions très spéciales. C’est une relation qui appartient à un instant T.  Je me pose tout de même la question de savoir si je pourrais m’empêcher d’aider un ex-prisonnier s’il en éprouvait le besoin. En revanche, quand on suit une personne pendant un an, ce serait faux de dire que l’on ne s’attache pas. Après comme je vous l’ai dit, c’est le contexte qui fait ça, à l’extérieur c’est différent. J’aurais des réticences à continuer de voir un prisonnier, car ça n’engage pas que moi.

Avez-vous déjà perçu des effets positifs de vos venues (des bénévoles racontent que des prisonniers disent que ça leur a sauvé la vie) ?

Paule : C’est une évidence ! Ils arrivent avec du stress, de la colère ou de la tristesse et ils repartent avec un grand sourire. Certains nous remercient après chaque visite, tandis que d’autres nous offrent des cadeaux pour notre soutien. Des petites choses à manger, une canette d’Oasis, un petit objet fabriqué par leurs soins, des lettres… Globalement, les bénéfices sont énormes, et le plus grand d’entre eux c’est que l’attention qu’on leur porte influe sur l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Ils ont tellement besoin de retrouver un peu d’estime de soi !

Henri : On nous remercie souvent pour les informations apportées, le temps qu’on leur consacre ainsi que pour l’écoute et la discussion.

Ce bénévolat est ouvert aux gens habitant à proximité d’un établissement pénitentiaire (du moins, c’est largement conseillé). Pour vous deux, ce n’est pas du tout le cas ! Il faut donc faire preuve d’une très grande motivation et d’un réel engagement pour s’y rendre toutes les semaines. Juste, bravo !

Paule : Oui, c’est vrai que le transport met du temps d’où l’intérêt d’une demi-journée de disponibilité. La distance entre la prison et la société est aussi physique parce que généralement ce sont des endroits reculés. Mais ça fait partie de notre engagement. Et puis être confrontés à des délais, de l’attente, ça nous rapproche d’eux dans un sens, car en prison, les détenus ne sont absolument pas maîtres de leur temps, et tout est long. Pour chaque demande, ils peuvent attendre des mois…

Henri : C’est vrai que c’est une énorme école de la patience. Il faut avoir des capacités de résilience. La prison n’est pas un endroit où il faut espérer être efficace. Entre les individus visités, j’attends parfois 1 heure. C’est très aléatoire et on n’est pas maître des horloges. Avec les grèves, il m’est arrivé de passer 4 heures dans les transports et de ne pas avoir accès aux visites pour de multiples raisons. J’ai donc perdu 8 ou 9 heures de ma vie à ne rien faire, si ce n’est attendre.

‘’ Votre liberté peut servir à ceux qui n’en ont plus

ANVP